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15/11/2016

Homélie du 34e dimanche ordinaire C

Homélie du 34e dimanche ordinaire C

Le Christ, Roi de l'Univers, C

1 S, 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43

Christ, Roi ! C'est un titre qui nous ravit. Aujourd'hui encore, bien des peuples ont une certaine nostalgie de la royauté. Il est vrai que "roi" est plus expressif, plus chaleureux que "président" ou "secrétaire général". Mais qu'est-ce qu'un roi ? Quand on évoque ce mot, que voyons-nous sur le petit écran de notre télévision intérieure ? Louis XIV, le roi d'Arabie Saoudite ou le roi Albert II ? Ce qui n'est pas la même chose. Il y a deux siècles, Michelet, le grand historien des rois de France, définissait le roi comme un mystique personnage, mêlé des deux caractères du prêtre et du magistrat, avec un reflet de Dieu !".

Nous n'en sommes plus là. Mais nous conservons malgré tout, dans notre imaginaire, des images de trône et de couronne, de prestige, de cour, de gloire et de pouvoir. C'est très important de s'en rendre compte, car la royauté du Christ, évoquée par l'évangile n'est pas du tout du même genre. Mais depuis plus de 2000 ans, la tentation reste bien vivante de vouloir assimiler le Royaume de Dieu, mais aussi l'Eglise, à une société, à un pouvoir de conception mondaine, voire à une monarchie absolue. Jadis, le palais pontifical à Lorette, en Italie, était même appelé le siège du pape-roi.

Mais qu'en dit l'Ecriture ? Comme la première lecture nous le rappelle, David, deuxième roi d'Israël, après Saül, a été considéré par la tradition comme un serviteur selon le cœur de Dieu, le modèle de tous les souverains dignes de ce nom.

Il est le véritable fondateur du royaume en Israël parce qu'il a réussi l'unification de toutes les tribus. Le roi est un réconciliateur, un rassembleur, un unificateur. De plus, David a inauguré la période la plus brillante de l'histoire du peuple de Dieu. Peu à peu, David est devenu le symbole du triomphe définitif en la personne d'un messie qui serait de la descendance de David.

Mais il s'agit encore d'un rêve trop temporel. Celui d'un royaume dont le chef serait un pasteur, très père de famille nombreuse, qui va à la fois assurer l'unité, la paix et l'abondance. Nous dirions aujourd'hui une réussite religieuse, politique, économique et sociale.

Il faudra une longue évolution spirituelle pour que le peuple de Dieu passe d'une vision et d'une espérance très temporelle et nationaliste de cette réussite, à celle d'une vision, certes incarnée, mais plus spirituelle et universelle du Royaume de Dieu.

Pour l'apôtre Paul, dans sa lettre aux Colossiens, le Christ est le rassembleur, le réconciliateur de tout ce qui a été créé dans les cieux et sur la terre. C'est par lui, avec lui et en lui que chaque créature, et pas seulement les humains, mais bien l'univers tout entier, trouvent leur véritable sens. Un Christ cosmique.

Pour Paul, Jésus est la manifestation de la force triomphante de l'amour divin. Son règne et sa royauté sont d'amour, de justice et de paix. Il a "l'amour pour seule force et l'humble service pour unique grandeur". Tout est là.

Dans l'évangile, Jésus est présenté comme berger-pasteur et surtout comme "Fils de l'Homme"; Pilate l'a appelé roi des Juifs, mais par dérision. Sa couronne est faite d'épines, son sceptre n'est qu'un roseau, et son trône la croix des suppliciés. Il n'était certes pas né dans un palais et, durant sa courte vie, il a surtout fréquenté bergers et pêcheurs, sans grades et marginaux. Il fut, pour les élites religieuses, civiles et politiques, un homme à museler et même à abattre, au nom de Dieu, évidemment.

Or, au temps de Jésus, beaucoup avaient misé sur sa puissance religieuse et politique. Ce que résume l'un des condamnés à mort : "Si tu es roi, sauve-toi et sauve-nous avec toi. Ce sera la plus grande preuve de ta puissance. Et nous croirons." L'auteur réagit un peu comme nous le faisons souvent : "Seigneur, ne nous oublie pas. Garde-nous une place pour plus tard, dans ton royaume."

Et le Christ répond: "Aujourd'hui !" Son royaume n'est pas pour demain, comme une récompense pour bonne conduite. Le royaume du Christ est déjà présent, là où le pardon l'emporte sur la haine, là où des hommes et des femmes se battent parfois au risque de leur vie pour que règnent la miséricorde et la réconciliation, la justice et la paix. Il est en croissance quand on se réunit au nom du Seigneur dans la prière et l'écoute de la Parole de Dieu pour la mettre en pratique. Le royaume de Dieu est donc d'abord dans les cœurs. C'est pourquoi : "On peut trouver la réalité d'un commencement, d'une progression du royaume de Dieu, au-delà des frontières de l'Eglise, par exemple dans le cœur des fidèles d'autres traditions religieuses." C'est ce qu'écrivait Jean-Paul II en 1991. Il ne faut donc pas confondre le royaume de Dieu et l'Eglise. Elle l'annonce, mais elle ne l'est pas.

Cependant, la tentation a toujours existé et existe toujours de vouloir une Eglise à l'image d'un royaume temporel, une Eglise puissante, prestigieuse, sûre d'elle-même, consciente de posséder à elle seule la vérité tout entière, dictant sa loi aux Etats "pour la gloire de Dieu et le salut des hommes". Ainsi, en 1832, l'encyclique "Mirari vos" de Grégoire XVI condamnait la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ce qui a conduit à ce que l'on appelle aujourd'hui "la crise des religions d'Etat".

Le royaume de Dieu est à la fois un don de Dieu et l'œuvre des hommes et des femmes de tous les temps. Il est déjà là quand nous prenons au sérieux la charte des béatitudes et le commandement nouveau, qui unit indissolublement l'amour de Dieu et l'amour des autres, et que nous témoignons activement de la Bonne Nouvelle, là où nous sommes. Et cela nous concerne tous sans exception.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008