01.06.2010
Fête du Corps et du Sang du Christ -Le Saint Sacrement, C
Homélie du Corps et du Sang du Christ - Le Saint Sacrement
Gn 14, 18-20 ; 1 Co 11, 23-26 ; Lc 9, 11b-17
Pour être bien compris, l'extrait d'un livre ou d'une lettre doit être replacé dans son contexte. C'est le cas pour les dix lignes où Paul rappelle aux Corinthiens les paroles et les gestes de ce que nous appelons l'institution de l'eucharistie.
Pourquoi ce rappel de l'événement fondateur ? parce que le comportement concret, égoïste et individualiste des chrétiens de Corinthe était en contradiction flagrante avec la célébration de l'eucharistie appelée la "fraction du pain". Vingt ans seulement après la mort de Jésus, il y avait déjà une opposition entre la pratique sacramentelle et la pratique concrète de la vie ecclésiale. La fraction du pain est devenue un contre témoignage. "Quand vous vous réunissez en commun, leur écrit-il quelques lignes plus haut, ce n'est pas le repas du Seigneur que vous prenez". (1)
Si Paul secoue vertement les chrétiens de Corinthe, ce n'est pas pour des questions de doctrine et de dogme. C'est parce qu'ils ont perdu de vue le sens de leur participation à l'eucharistie. Ils s'imaginent pouvoir être un avec le Christ, faire corps avec lui, sans se soucier d'être un avec leurs frères et sœurs invités au même repas. Or, la communion au Corps et au Sang du Christ n'est pas seulement d'ordre spirituel et sacramentel. Elle est aussi le signe, le désir et la volonté de réaliser cette unité avec lui, en nous et avec les autres, pour faire de la communauté le Corps du Christ.
Cette unité suppose aussi la solidarité et le partage. Non pas seulement le partage du pain eucharistique, mais aussi et tout autant le partage du pain quotidien. Un partage fraternel essentiel au sacrement, comme l'annonçait déjà la multiplication des pains.
"Quand vous mangez ce pain et buvez cette coupe, vous proclamez que le Seigneur est mort", leur rappelle Paul. Autrement dit : vous confessez que le Seigneur est allé jusqu'à la mort pour vous. Comment donc pourriez-vous être ses disciples, alors que, dans le repas très copieux qui précède le repas du Seigneur, vos excès de table et votre refus de partager avec des plus pauvres constituent un geste de mépris vis-à-vis de l'Eglise et un affront à ceux qui n'ont rien ? On ne peut pas dissocier artificiellement le spirituel des exigences concrètes de la vie quotidienne sous peine de désincarnation.
C'est ce que nous dit aussi l'évangile de la multiplication des pains, que les communautés chrétiennes primitives ont orienté dans un sens eucharistique. On y voit les apôtres, qui sont au service du spirituel, conseiller à Jésus de renvoyer ses auditeurs. Ils n'ont qu'à se débrouiller pour trouver un abri et de quoi manger. Ce n'est pas notre problème !
Jésus prend le contre-pied : "Donnez-leur vous-mêmes à manger". Bien sûr, ils cherchaient une nourriture spirituelle. C'est pourquoi ils nous ont suivis et écoutés toute la journée sans même se soucier de l'intendance. Ils nous ont fait confiance. Maintenant, c'est à nous de leur procurer de quoi manger. Ainsi, au lieu de se disperser, ils vont se retrouver convives du même repas pour partager le même pain. Un pain de communion qui signifie et invite à une vie fraternelle et solidaire.
C'est pourquoi l'eucharistie fait l'Eglise et l'Eglise se définit comme un "peuple", et plus précisément comme une "communion" qui doit refléter sur terre les relations d'égalité, de réciprocité, de charité, qui existent précisément entre le Père et le Fils dans l'Esprit Saint.
Ces vérités fondamentales et constitutives de l'eucharistie sont périodiquement minimisées, délaissées, jusqu'à être oubliées. Au profit de dévotions sans doute respectables mais secondaires et particulières. Il suffit de parcourir l'histoire de la messe pour s'en convaincre.
Vers le XIe siècle, par exemple, dans nos pays, les chrétiens ont perdu de vue la relation entre le Corps sacramentel du Christ (le pain consacré) et le Corps ecclésial du Christ, l'Assemblée, l'Eglise. La communion devient un acte purement individuel. Progressivement, ils ont même abandonné la communion. Il est vrai que la discipline pénitentielle et celle du jeûne eucharistique exigeaient de gros efforts. Alors, en compensation, on a cherché une sorte de remplacement de la communion : montrer et voir l'hostie consacrée. Le Saint Sacrement de l'Eucharistie va se réduire au saint sacrement de l'hostie exposée. A tel point que l'adoration va remplacer la participation active à l'eucharistie. Un catéchisme de 1734 va jusqu'à enseigner que la messe n'est qu'une des cinq manières d'honorer Jésus dans son Saint Sacrement. Mais elle ne vient qu'en cinquième position. Le plus important, ce sont les processions, puis les saluts, l'adoration des 40 heures, la communion, et enfin la messe. Nous n'en sommes plus là, heureusement, mais nous devons rester attentifs et prudents.
Les textes liturgiques de ce jour nous précisent à nouveau que l'eucharistie c'est faire le Corps du Christ, c'est rassembler pour unir. Et la loi de l'incarnation : on ne peut se soucier des "âmes" sans se préoccuper des corps. "Le pain eucharistique ne rassasie le cœur de l'homme qu'en lui donnant de mieux aimer ses frères et de leur procurer le pain qu'ils n'ont pas" (2).
Quant à "faire mémoire" de la mort et de la résurrection du Christ par l'eucharistie, c'est aussi affirmer et incarner notre décision d'entrer à sa suite, avec lui et grâce à lui, "dans la même voie d'obéissance et d'amour dont il nous a donné l'exemple".
En réalité, "ne passe de l'Evangile que ce qui passe par l'humain".
(1) 1 Co 11, 17-23
(2) "Guide de l'Assemblée chrétienne", T IV, Th. Maertens, J. Frisque, Casterman 1970, p 395.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
12:34 Publié dans Saint Sacrement | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sacrement, corps, sang, fraction du pain, messe, repas, pauvre, partage, pain, eucharistie
19.01.2010
Homélie du 3e dimanche ordinaire C
Homélie du 3e dimanche ordinaire C
Ne 8, 1-10 ; Ps 18 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 ; 4, 14-21
Contrairement à ce que nous a expliqué la première lecture, nous ne sommes pas aujourd’hui rassemblés sur la place, devant la Porte des eaux, ni dans la synagogue de Nazareth, mais dans notre église paroissiale. Aucun de ceux et celles qui ont ouvert le Livre et proclamé la Parole ne s’appelle Esdras. Ni Jésus. Et même si vous avez été attentifs à cette Parole, puis au commentaire qui va suivre, il n’est pas dit pour autant que vous allez tous fondre en larmes.
Cependant, il y a entre les diverses époques des éléments communs : un jour particulier, un rassemblement de croyants, le Livre saint, la Bonne Nouvelle proclamée, suivie d’un commentaire... L’assemblée est à l’écoute de la Parole, une Parole sur Dieu, que nous appelons "Parole de Dieu". Les auditeurs vont pouvoir ainsi prendre conscience de l’écart qui existe entre l’Ecriture et la pratique concrète dans la vie de la communauté, dans celle de chacun, et dans la vie de la société et du monde. C’est pourquoi le livre de Néhémie évoque des cris, des pleurs, pour exprimer à la fois la prise de conscience, l’accablement, mais aussi le repentir des fidèles.
Vous aurez remarqué, dans la première célébration, une véritable vénération de la Parole, exprimée par des signes et des attitudes de respect. Elle est aussi acclamée, suivie d’une action de grâce, puis d’un repas de fête. Il en fut ainsi depuis environ 4 siècles avant Jésus Christ. Et ce déroulement liturgique a été repris par l’Eglise chrétienne, avec quelques nuances, évidemment. Aujourd’hui, et depuis longtemps, de telles célébrations ne durent pas, habituellement, du lever du jour jusqu’à midi.
Mais il y a surtout un élément essentiel, identique, difficile à comprendre, et surtout à accepter : "Cette Parole de l’Ecriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit".
De quoi s’agit-il ? D’une Bonne Nouvelle aux pauvres, l’annonce d’une libération pour les prisonniers et les opprimés. Et même, pour les aveugles, le retour à la lumière. Or, d’une certaine manière, nous sommes tous des pauvres, des prisonniers et des aveugles. Chacun peut être prisonnier, et même esclave, de l’argent, du confort, du mensonge, de la chair, de la haine, du plaisir, de la boisson, de l’appétit de pouvoir, etc. Et donc, être également aveugle ou aveuglé dans ces différents domaines. Nous avons tous besoin d’être libérés de quelque chose. Il faut savoir le reconnaître.
Il y a également les défavorisés économiques ou sociaux. Tous ceux et celles qui, dans un domaine ou l’autre, sont sans appuis, sans repères, sans boussole ni gouvernail. Ou tout simplement à la merci des puissants. La Bonne Nouvelle d’une délivrance peut donc avoir des aspects physiques, politiques, spirituels et matériels. L’être humain est un, et tout se tient.
Faut-il attendre un miracle aujourd’hui plutôt qu’hier ou demain, avant ou après les élections, avant ou après les expéditions dans la Lune ? Non, c’est toujours pour aujourd’hui. C’est aujourd’hui que cette Bonne Nouvelle est annoncée et proposée à notre foi, à notre initiative. Nous bénéficions nous aussi de la puissance de l’Esprit. Nous aussi, nous sommes envoyés pour porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, aux opprimés, aux enchaînés, aux aveugles. Nous recevons, en effet, mission, pouvoir et moyens, pour participer, modestement peut-être, mais réellement, aux semailles, à l’incarnation de l’Evangile dans l’aujourd’hui de notre temps. Cette actualisation, nous pouvons même la découvrir dans les informations quotidiennes de la planète. Pas seulement parmi les chrétiens, ni uniquement parmi les croyants affichés. Voyez la somme des dévouements parfois héroïques lors des inondations ou des tremblements de terre. Des gestes courageux de pardon et de réconciliation.
Dieu compte sur nous pour faire des miracles. Nous ne pouvons pas donner la foi à qui ne l’a pas. Mais il est en notre pouvoir d’offrir notre propre témoignage. Nous ne pouvons pas arrêter seul toutes les guerres ni toutes les injustices. Par contre, là où nous sommes, nous pouvons toujours être ou ne pas être un artisan de paix, un semeur ou un destructeur d’unité. Il y a tant de choses possibles à notre portée, et que nous ne faisons pas. Que ce soit sur le plan personnel ou familial, professionnel ou ecclésial, politique ou social.
Nous clôturons la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Quel pas allons-nous faire pour améliorer tant soit peu l’unité du corps du Christ qui n’en finit pas d’être déchiré.
L’une de nos tentations habituelles est de renvoyer l’Evangile en arrière, il y a vingt siècles, d’en admirer l’annonce et la fécondité passées, alors qu’il nous appartient de prendre nous-mêmes aujourd’hui les risques de sa proclamation et de son témoignage.
Mais il faut bien reconnaître, comme la suite de l’évangile nous le prouve, que la Parole de Dieu ne cesse d’étonner et de faire peur. A Nazareth, et après son homélie, Jésus s’est fait agresser et même menacer de mort. Il est vrai que la Parole Vivante dérange toujours. Elle secoue. Elle conteste la sécurité des habitudes et des certitudes abusives. Et chacun doit reconnaître qu’il est plus facile de communier paisiblement au corps sacramentel du Christ que de communier vraiment au Christ Parole. Or, ce qui est premier et essentiel dans l’eucharistie, c’est la communion de cœur, d’esprit et de volonté, au Christ, Verbe de Dieu et Pain partagé. C’est elle qui donne en définitive sens et efficacité à la communion sacramentelle, au Pain de Vie, à condition qu’il soit partagé.
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 - 2008
13:36 Publié dans temps ordinaire C | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : livre, parole, célébration, aujourd'hui, unité, corps, témoignage, pauvre, aveugle, prisonnier
28.10.2008
Homelie pour la commémoration de tous les fidèles défunts
Homélie pour la commémoration de tous les fidèles défunts
Les lectures peuvent être choisies librement dans le Lectionnaire des défunts
Vous avez certainement déjà entendu parler du Cantique des créatures; dans lequel François d'Assise remercie Dieu pour le soleil, la terre, l'eau, toute la création… Cela fait très idyllique, écologique, naïf et romantique… Mais c'est mal connaître S. François que de s'arrêter à cette apparence.
Il va d'ailleurs ajouter une strophe à ce Cantique des créatures : "Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre Sœur la Mort corporelle, à laquelle nul homme vivant ne peut échapper. Malheur à ceux qui meurent en péché mortel ! Heureux ceux qui seront alors dans tes volontés saintes, car la seconde mort, (la mort éternelle), ne pourra leur faire aucun mal."
On pourrait imaginer qu'il ait écrit ce texte dans un moment de ferveur, d'exaltation, d'inspiration poétique. Cela cadre bien avec l'idée de S. François et des petits oiseaux… En réalité, le Cantique des créatures, et cette dernière strophe en particulier, constitue un sommet de maturité.
Quand il écrit ce texte et quand il le chante, il est à quelques jours de sa mort et déjà agonisant. Il ne supporte même plus la lumière, ni celle du soleil, ni celle du feu… Les épreuves physiques ne l'ont pas épargné. Les épreuves morales non plus.
Son voyage en Orient pour transformer la croisade politique en mission évangélique a été un échec. A son retour, nouvel échec, puisqu'il trouve les frères en train de renier son idéal… Il en fera une dépression nerveuse.
Il recevra aussi dans son corps les signes douloureux de la crucifixion de Jésus.
Il a l'expérience de la souffrance, l'expérience du détachement. Et c'est cet homme-là qui adresse un salut de bienvenue à sa propre mort.
On pourrait croire qu'il l'accueille comme une délivrance, parce que sa souffrance est devenue intolérable et qu'il est heureux d'en finir. En réalité, François fraternise avec la mort. Il lui adresse un consentement profond et même cordial.
Et pourquoi ? Parce que le centre de gravité de sa vie s'est totalement déplacé. Il s'est libéré de toute attitude possessive vis-à-vis de lui-même. Il n'est plus crispé sur son "moi" comme un avare sur son trésor. Il a ainsi détruit toutes les barrières qui le séparaient de la réalité plénière, de la rencontre avec son Seigneur. Il découvre le Royaume de Dieu au cœur même de l'existence, comme une puissance de transfiguration.
François devient pauvre de lui-même, ses préoccupations ne sont plus le "moi" ni les intérêts particuliers, ni matériels, ni même spirituels, même pas la réussite de son œuvre… Tout est fixé en Jésus Christ… Puisqu'il a tout quitté, la mort ne peut plus rien lui enlever. Elle n'est plus désespoir, elle n'est plus néant, mais rencontre définitive avec son Seigneur.
Le vrai drame, c'est de vivre et de mourir en péché mortel, c'est-à-dire la possession de soi à tout prix.
Dans la lettre à tous les fidèles, François précise : "Les talents, l'autorité, la science et la sagesse qu'il croyait avoir, lui sont enlevés. Une telle mort cause tant d'angoisse et de trouble que nul ne peut s'en faire une idée, sauf celui qui en est la victime".
La dernière strophe du Cantique des créatures, comme le Cantique lui-même, constitue un tonique et un stimulant, non pas pour nous évader de nos responsabilités ou de nos tâches terrestres, mais pour en découvrir leur valeur et la présence du Royaume qui s'y trouve déjà.
L'expérience du détachement, nous pouvons la vivre dans ces petites morts que sont les épreuves de santé, l'échec dans les entreprises terrestres ou les affections humaines, les limites de nos projets même apostoliques. La tentation est de réagir comme des propriétaires, par l'aigreur et l'amertume, le repliement sur nous-mêmes… François nous entraîne dans une autre direction, puisque le détachement le rend plus léger, enlève les obstacles et le rapproche de Dieu… Il passa même en action de grâce les deux ou trois jours qui lui restaient à vivre, demandant à ses compagnons les plus chers de louer le Christ avec lui. Il a pu dire ; "Que ma Sœur la Mort soit la bienvenue". Il est allé joyeusement à sa rencontre, car elle était vraiment pour lui la porte de la Vie.
Notre eucharistie peut être une action de grâce pour ceux et celles que nous aimons et qui vivent aujourd'hui un bonheur infiniment plus grand que celui que nous pouvions leur donner. Y croire, c'est entrer avec eux dans une communion nouvelle, plus intime, plus totale et sans bavures. C'est renouveler une affection qui devient communion dans et par le Christ. C'est accepter que la séparation n'est qu'apparente et que les liens se renforcent et s'enracinent dans l'impérissable. Eux sont arrivés, nous cheminons encore. Nous doutons, ils contemplent. Nous pleurons, ils sont dans la joie. Nous nous accrochons à la chair et à la poussière, nous souffrons, mais eux sont délivrés, libres, sauvés.
Rendons grâce à Dieu pour les petites morts qui nous permettent de dépasser les apparences pour découvrir le vrai réel, l'essentiel, qui ne connaît pas la mort.
"Je crois, Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle".
P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
18:13 Publié dans défunts, 2 novembre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : mort, soeur, françois, pauvre, rencontre, détachement, vie éternelle
02.02.2008
homélie du 4e dimanche ordinaire A
Homélie 4e dimanche ordinaire A
So 2, 3 ; 3, 12-13 ; 1 Co 1, 26-31 ; Mt 5, 1-12
Il n'y a rien d'original à fournir des recettes pour être heureux, ou à réciter des litanies de bonheur. Les publicités nous en fournissent à satiété. Les marchands de béatitudes sont légion. Et, selon les experts, le tiercé gagnant est, dans l'ordre, argent, sexe et confort. Quant au super gros lot, il est accordé à qui allie l'avoir, le savoir et le pouvoir. La personne riche est instruite, cultivée et influente. Elle se croit déjà au paradis. Un être comblé. Une vie réussie !
Il y a cependant d'autres propositions particulièrement originales, mais qui n'ont pas pour autant la faveur du public. Il s'agit des béatitudes annoncées par Jésus de Nazareth et que présentent Matthieu et Luc. D'emblée, elles nous plongent en plein paradoxe. Elles se situent en opposition radicale par rapport aux valeurs et aux jugements traditionnels du monde. Elles nous pressent même d'accueillir avec joie ce que nous craignons et de prendre pour objectif ce que d'habitude nous fuyons.
Or, ces béatitudes ne sont pas des publicités, ni une théorie désincarnée, et pas davantage une simple exhortation pieuse destinée à une élite religieuse. Il s'agit en réalité d'un message fondateur, d'un enseignement fondamental. Un programme de vie qui constitue en même temps une sorte d'autoportrait de Jésus, développé ensuite par le sermon sur la montagne. C'est bien ce que le prophète de Nazareth a annoncé et qu'il a accompli. Les huit béatitudes présentées par Matthieu constituent donc le code le plus concis du comportement évangélique et du style de vie du chrétien. Je cite les béatitudes selon saint Matthieu, mais il y a également les quatre de saint Luc. Avec, entre les deux, des différences considérables… Chez Matthieu, les béatitudes définissent les conditions d'accès au Royaume. Elles mettent l'accent sur des exigences évangéliques qui concernent tous ceux et celles, pauvres et riches, qui se réclament de Jésus. Chez Luc, elles annoncent, dit-on, la Bonne Nouvelle de la libération à des gens qui souffrent.
Il ne suffit donc pas de dire : "Je connais les béatitudes" pour bien les comprendre. Il faut les méditer et les re-méditer sans cesse. Mais en faire aussi l'expérience pour en retrouver le sens profond. Restons-en à Matthieu en nous arrêtant à la première béatitude, dont presque toutes les autres dépendent, et qui ne sont en quelque sorte que des conséquences et des applications.
"Heureux les pauvres de cœur", ou mieux encore "ceux qui ont une âme de pauvre". C'est-à-dire qui ne sont pas comme une baudruche gonflée d'orgueil, qui ne se reposent pas sur leurs richesses, qu'elles soient matérielles, culturelles, affectives et même spirituelles. Pour la plupart des Pères de l'Eglise, la véritable pauvreté est essentiellement une ouverture de tout l'être à Dieu et s'apparente à l'"humilité". Parmi les fameuses richesses qui nous fascinent, la plus dangereuse est notre propre "moi", comme égoïsme, repliement sur soi, fermeture à Dieu et au prochain, ou tentative de les accaparer à notre usage.
Le Royaume des cieux, disait saint Léon le Grand, doit être donné à ceux que recommande l'humilité de l'âme plutôt que la pénurie des ressources. Il est d'ailleurs aisé de comprendre que cette disposition d'humilité engendre la douceur, la miséricorde, la transparence, le souci de justice et le courage dans les épreuves.
Cependant, si Matthieu met en évidence la nécessaire disposition intérieure pour tous ceux et celles qui cherchent le Royaume. Et quelle que soit leur situation matérielle au départ, ces dispositions entraînent un détachement effectif par rapport aux biens terrestres et au partage avec les plus démunis. Elle permet de situer les biens de ce monde à leur véritable place. Elle n'est pas une façon commode de fuir la pauvreté tout court. Au contraire, elle y pousse, en développant l'esprit de service et non pas l'esprit de possession personnelle. Elle nous fait rechercher le bien commun et non pas notre seul avantage.
Les béatitudes constituent avant tout la proclamation et la réalisation de l'infinie miséricorde de Dieu à l'égard des pauvres, des affligés, des affamés, des persécutés, des sans voix, des marginalisés, des pécheurs, et plus généralement de toutes nos détresses humaines. Dieu prend parti pour ces pauvres, toutes catégories et nous demande de faire de même. A nous d'en tirer les conséquences pratiques dans notre vie personnelle et familiale, paroissiale et professionnelle, économique et politique. Comme les premiers auditeurs de Jésus, nous avons à prendre notre propre responsabilité dans le monde d'aujourd'hui, qui est le nôtre.
P. Fabien Deleclos, franciscain
12:40 Publié dans temps ordinaire, A | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : heureux, béatitudes, bonheur, pauvre, responsabilité



