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04/08/2015

Homélie du 19e dimanche ordinaire B

Homélie du 19e dimanche ordinaire B

1 R 19, 4-8 ; Ep 4, 30 - 5, 2 ; Jn 6, 41-51

Dans le discours sur le pain de vie, voici la deuxième étape dans l'escalade de l'incompréhension des auditeurs de Jésus, concernant des affirmations de plus en plus intolérables, comme le diront ultérieurement même certains disciples.

Face à ces paroles, nous sommes, nous aussi, étonnés et mal à l'aise. Nous connaissons le doute, le scepticisme, des interprétations diverses. Et l'Eglise, au cours de son histoire, a parfois mis l'accent sur un seul aspect de la vérité, au point d'en négliger gravement d'autres. C'est le cas typique pour Jésus, Parole de vie et Pain de vie. Le Verbe de Dieu qui se fait chair, la chair qui se fait nourriture. L'unité indissoluble entre la nourriture Parole et la nourriture Pain a été blessée, sinon même brisée, par la crise, puis le divorce du XVIe siècle.

A partir de là et pendant quatre siècles, les chrétiens, catholiques et protestants, sont devenus en quelque sorte des chrétiens handicapés ; les premiers passionnément braqués sur la présence réelle dans le pain jusqu'à en oublier la parole ; les seconds se faisant les champions de la présence réelle dans la parole en oubliant celle du pain. Une scandaleuse vivisection, qui met en péril l'authentique communion au corps et au sang du Christ.

Vatican II s'est efforcé de rétablir l'équilibre entre les deux attitudes fondamentales du chrétien : recevoir la doctrine et celui qui la donne, ou, selon les termes des palestiniens anciens : "manger l'enseignement et manger l'enseigneur", c'est-à-dire la communion sous toutes les espèces. S'adressant aux chrétiens, Marcel Jousse écrivait : "Vous faites faire la première communion à vos enfants, faites-leur donc faire aussi leur première récitation de l'Evangile" (1). La manducation, en effet, est aussi mémorisation, non pour répéter des textes comme un perroquet, mais pour les approfondir sans cesse davantage et les "actionner" à travers tous les gestes quotidiens.

Parole reçue et Pain consommé, Verbe doctrine et Verbe Pain. Comme l'enseigne l'Ecriture en son balancement didactique : apprenez et comprenez, prenez et mangez.

La Bible, c'est l'expression écrite de la Tradition orale d'une civilisation du Verbe, où l'enseignement est toujours considéré comme nourriture : manger, mémoriser pour actionner, c'est-à-dire approfondir et mettre en pratique et, enfin, communier.

La Parole écrite connaît aussi les mêmes lois : Dieu dit, dans la vision d'Ezéchiel : Homme, mange ce rouleau qui t'est présenté, mange et va parler au peuple d'Israël. Nourris-toi, imprègne-toi de ce livre que je te donne. Je l'absorbe, dit le prophète, et dans ma bouche, il a la douceur d'un rayon de miel.

Il est important de le comprendre pour mieux saisir la catéchèse de Jésus. Dieu est présenté comme Parole, et le Christ est Parole de Dieu se faisant homme. Nous avons l'enseignement et l'enseigneur parfait. Jésus est vraiment nourriture, Parole et Pain de vie. Il faut d'abord se nourrir de l'enseignement pour faire un avec l'enseigneur. Et si l'enseigneur peut se faire Pain, la communion est totale et parfaite.

Pendant quelques siècles, l'Eglise catholique a négligé, dans la liturgie, l'enseignement de l'enseigneur. La liturgie de la Parole était considérée comme secondaire, et même accessoire, la messe ne commençant vraiment qu'à l'apport des dons.

Avec le Concile, l'Eucharistie a retrouvé sa double dimension de Parole reçue et de Pain consommé. Apprenez et comprenez par la liturgie de la Parole, prenez et mangez ensuite, pour réaliser une authentique communion. Mais nous n'avons pas encore bien saisi ce lien inséparable entre la Parole et le Pain. Il suffit bien concrètement de constater les arrivées tardives trop nombreuses à la messe, après la proclamation de la Parole, qui est Jésus Pain de vie, Parole nourriture.

Et que dire des personnes qui refusent de participer à une liturgie de Parole parce qu'il n'y a pas de communion. Comme si nous n'étions pas invités à nous nourrir du Christ présent dans cette Parole, qui EST cette Parole. Et comment pourrait-on être vraiment nourri du Corps du Christ en ne communiant pas à son enseignement ? Le Christ ne peut pas être divisé.

Les deux parties qui constituent en quelque sorte la messe, c'est-à-dire la liturgie de la Parole et la liturgie eucharistique forment un tout inséparable. La présence du Christ dans la Parole est aussi réelle que dans l'eucharistie. C'est une rencontre : une rencontre plénière avec le Christ dans la Parole et le pain partagés ; rencontre avec nos frères et sœurs dans l'Assemblée. Notre participation implique l'ensemble de ces rencontres.

Quelle valeur aurait notre communion au Corps du Christ si nous n'approfondissons pas notre connaissance de sa personne, de sa vie, par un accueil de sa Parole, si nous ne communions pas à "tout son corps", à l'humanité entière représentée à la célébration par l'Assemblée ?

P. Fabien Deleclos, franciscain, (T)

1925 - 2008

(1) "L'anthropologie du geste" et "La manducation de la Parole", Marcel Jousse, Ed. Gallimard.