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20/05/2014

Deux homélies du 6e dimanche de Pâques A

Homélies du 6e dimanche de Pâques, A

Ac 8, 5-8, 14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21

Dans le long discours de Jésus après la Cène, comme on le voit encore dans l'évangile de ce jour, il est beaucoup question de "monde". Aujourd'hui, ce mot est parfois utilisé à tort et à travers. Ce qui se comprend, car le même terme peut exprimer des réalités différentes, voire même contradictoires. De même, les mots de l'Evangile disent souvent autre chose que les définitions de notre langage courant. Il faut alors être attentif au contexte qui seul permet de faire le bon choix du sens. Or, que dit l'Evangile ? Jésus vient dans le monde et il est haï par le monde… Les apôtres sont envoyés dans le monde et le monde les prend en haine, parce que tout en étant du monde, ils ne sont pas du monde… Et cependant, ils sont tellement du monde et leur mission est tellement liée au monde que Jésus ne veut surtout pas les retirer du monde… C'est beaucoup de "monde" !

Pour S. Jean, ce monde auréolé de mal représente ceux qui se refusent à croire en Jésus et qui s'opposent au message de son Evangile. Il ne s'agit donc pas du monde de la création, ni de l'ensemble de l'humanité ou de ce que l'on peut appeler "le monde des humains". Ce n'est pas la société séculière ou profane qui serait mauvaise, par rapport au monde religieux qui serait bon. Il s'agit finalement d'un esprit, d'une mentalité qui n'est pas liée à un lieu, mais que chacun peut avoir et garder en soi. L'humanité en général, et chacun de nous en particulier, a son côté ombre et son côté lumière. Un ermite peut avoir l'esprit du monde en plein désert et l'on peut avoir l'esprit du Christ et en vivre très concrètement au cœur du monde.

La manière dont on perçoit et dont on comprend le monde est extrêmement importante, car le comportement du croyant et sa spiritualité en dépendent beaucoup.

Si l'on fait une lecture fondamentaliste de la Bible, c'est-à-dire si l'on prend tout à la lettre, sans tenir compte du contexte et de l'ensemble de la révélation, certains textes peuvent conduire à jeter sur le monde, en tant qu'humanité, un regard pessimiste et méfiant.

Alors, toute la création matérielle, toutes les réalités charnelles, toutes les conquêtes de la sciences et les fruits de la raison, sont jugés, si pas tous mauvais, au moins toujours suspects et dangereux. Alors, ce monde fait peur, il apparaît comme une menace pour la foi.

D'où, certaines spiritualités de fuite du monde, qui ont fait dire à certaines époques qu'il n'y avait pas de véritable sainteté possible pour des laïcs, empêtrés dans la vie du siècle. De telles spiritualités engendrent aisément des esprits sectaires, qui s'enferment volontiers dans des ghettos, qui cultivent une orthodoxie pure et dure, à l'abri d'un monde que l'on couvre d'imprécations en attendant qu'il disparaisse. C'est ce qu'on retrouve dans la plupart des sectes et certaines communautés intégristes.

A l'opposé, si l'on tient compte de l'ensemble de l'enseignement évangélique et de la vie de Jésus, cela donne une spiritualité non plus de fuite, mais d'incarnation dans le monde concret tel qu'il est et tel qu'il vit dans l'aujourd'hui de chaque époque.

Autrement dit, le monde s'inscrit toujours à l'intérieur d'un projet divin et inspire la spiritualité qu'il convient de pratiquer quotidiennement. C'est le levain que l'on mélange résolument à la pâte, au lieu de le garder au frigo, à l'abri.

C'est pourquoi, il y a eu très souvent dans le passé et encore aujourd'hui, des relations difficiles, tendues et parfois agressives, entre foi et monde, foi et raison, foi et sciences, foi et modernité. Comme si la foi pouvait être gênée, mise en péril ou contredite par la raison, la science et le progrès, qui sont aussi des dons de Dieu.

Grâce à Dieu, nous n'en sommes plus là aujourd'hui. Au moins dans son enseignement, l'Eglise ne boude pas la modernité au nom de la foi. Elle veut, au contraire, se rendre présente et attentive aux requêtes de ce monde vers lequel elle est envoyée, et c'est là qu'elle rejoint les questions fondamentales de l'être humain (1). Mais demeure toujours, pour l'Eglise comme pour chacun de nous, la tentation de la peur des changements, des nouveautés, et du repli frileux sur le passé.

Et pourquoi, finalement, les apôtres et après eux les chrétiens, sont-ils mis à part ? Pourquoi sont-ils haïs du monde ? Qu'est-ce qui les distingue de ce monde ? La fidélité à ses commandements. Un terme dur, qui évoque d'abord l'ordre et la discipline, l'injonction et la contrainte. Ne s'agit-il pas d'un frein aux élans créateurs, voire même une atteinte à la liberté ? Nous voici confrontés au monde des prescriptions et des règles, des lois et des préceptes ? Une chape de plomb.

Même si Jésus parle de SES commandements, nous verrons défiler sur nos petits écrans intérieurs le décalogue gravé par Moïse dans la pierre. En oubliant qu'avant d'être pétrifiées dans une lettre, ils sont d'abord des paroles d'Alliance, et donc des paroles d'Amour, qui révèlent un esprit, s'incarnent et se prouvent par un comportement. C'est pourquoi la Loi, enfermée dans la prison de sa lettre a la raideur des certitudes et le masque bariolé de vérités uniformément définitives. L'esprit, au contraire, est un souffle qui bouscule, transforme et inspire. Il pousse plus en avant et vers le haut. Il transforme même les cœurs de pierre en cœurs de chair, et la peur paralysante en dynamique confiance.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

  1925 - 2008

Le Centre AVEC, créé "pour concrétiser les orientations prioritaires de la Compagnie de Jésus", édite la revue trimestrielle "Evangile et Justice", qui a récemment consacré deux numéros - 82 et 83 - à la "Mondialisation, quels droits pour les peuples ?". Ce périodique est devenu en janvier 2008 : "En question", avec un dossier sur "Notre modèle économique et social : Remises en cause et perspectives", n° 84. (Centre AVEC, rue Maurice Liétart, 31/4, B - 1150 Bruxelles. Tél. 02/738 08 28, @ : secretariat@centravec.be, www.centravec.be)

Homélie du 6e dimanche après Pâques A

Ac 8, 5-8, 14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21

Thème : "Le baromètre de l'Amour"

De la Parole accueillie à l'intimité de la communion et au témoignage de la foi

En écoutant ces vieux textes multiséculaires, ce n'est pas vers le passé que doivent se tendre nos oreilles, notre esprit, notre âme et notre cœur. Si certains faits relèvent d'une histoire ancienne, la Parole et le Souffle qu'ils libèrent sont bien d'aujourd'hui. Nous sommes au cœur même de l'actualité. Il ne s'agit pas simplement de feuilleter un vieil album de famille pour nous rafraîchir la mémoire ou enrichir nos connaissances. Ce matin, le Christ, le toujours Vivant, nous fait connaître son testament. "Si vous m'aimez...", voici comment vous le prouverez, et voici comment les autres le découvriront. Si donc nous affirmons croire au Christ Jésus, si nous disons l'aimer vraiment, il y a un signe et une preuve qui pourront le confirmer : la fidélité à ses commandements. Un terme dur, qui évoque d'abord l'ordre et la discipline, l'injonction et la contrainte. Ne s'agit-il pas d'un frein aux élans créateurs, voire même une atteinte à la liberté ? Nous voici confrontés au monde des prescriptions et des règles, des lois et des préceptes. Une chape de plomb.

Même si Jésus parle de SES commandements, nous verrons défiler sur nos petits écrans intérieurs le décalogue gravé par Moïse dans la pierre. En oubliant qu'avant d'être pétrifiés dans une lettre, ils sont d'abord des paroles d'alliance, et donc des paroles d'amour, qui révèlent un esprit, s'incarnent et se prouvent par un comportement. C'est pourquoi la Loi, enfermée dans la prison de sa lettre a la raideur des certitudes et le masque bariolé de vérités uniformément définitives. L'esprit, au contraire, est un souffle qui bouscule, transforme et inspire. Il pousse plus en avant et vers le haut, il transforme même les cœurs de pierre en cœurs de chair, et la peur paralysante en dynamique confiance.

C'est d'ailleurs le même souffle divin de l'Esprit Créateur, qui vient à la rencontre du génie humain et stimule sa capacité créatrice et donc artistique. C'est lui qui engendre et encourage une alliance féconde entre l'Evangile et l'Art, et qui marie l'orientation vers le bien et l'orientation vers le beau. Ce qui n'est pas le monopole des Mozart et autre Sammartini, qui en témoignent ce matin même, cela vaut également pour les interprètes de chez nous qui, aujourd'hui, nous offrent cette "heure de grâce", comme aurait dit Maurice Carême, où il nous est possible "de vivre une certaine expérience d'un Absolu qui nous transcende".

Jésus cependant n'évoque pas ici directement les tables de la Loi, mais bien une fidélité à SES commandements, et plus précisément à sa Parole avec laquelle il ne fait qu'un. Il est le Verbe de Dieu. La Loi, c'est lui !. Et il n'y a en définitive qu'un seul commandement, et ce commandement unique, nous dit saint Jean est de croire en Jésus et de nous aimer les uns les autres. Ce qui dépasse nos forces. Mais les nôtres peuvent être décuplées par les siennes. Car c'est son propre Souffle qu'il communique, dont il fait don. Un dynamisme qui peut métamorphoser les personnes et les communautés. Dès lors, la fidélité devient possible. Nous sommes alors chacun élevés au rang de résidence du Père, du Fils et de l'Esprit, l'éternelle communion d'une alliance d'amour. L'être humain, ainsi habité, a vocation d'être à son tour Parole et Bonne Nouvelle traduites en actes. Un témoin, c'est-à-dire l'Evangile écrit en lettres de vie, ouvert sur la place publique, lisible et intelligible pour tous les passants. L'Esprit d'Amour et l'Esprit de Vérité, c'est tout un. Il ne fait pas de nous pour autant des propriétaires de la Vérité, mais bien d'humbles serviteurs, et d'infatigables chercheurs de la Vérité. Toujours prêts par ailleurs, comme le recommande saint Pierre, à nous expliquer devant ceux qui nous demandent de rendre compte de l'espérance qui est en nous. Mais sans arrogance, ni avec l'orgueilleuse prétention d'avoir toujours raison. La meilleure réponse et la plus convaincante étant de témoigner de notre foi par nos comportements dans la vie quotidienne. C'est par contagion que se fait la véritable évangélisation. Jamais par la contrainte, ni le prosélytisme, ni le matraquage publicitaire. L'Evangile est un livre de vie, d'expérimentation. Pas un code de lois qu'il suffirait de suivre à la lettre et scrupuleusement. Pas plus qu'il n'est une somme de doctrines.

Aussi, il ne suffit pas de contempler la vérité dans un miroir, il faut encore en être "un réalisateur agissant", comme l'a écrit saint Jacques, pour qui la religion pure et sans tache est de "visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse..." (Jc 1, 26-27). Ce qui se traduit aujourd'hui par la générosité, le courage, et jusqu'à l'héroïsme parfois, de tant d'hommes et de femmes qui combattent pour la justice et pour la cause des plus pauvres. D'autres qui défendent pied à pied la dignité de tout être humain, luttent contre l'exploitation des enfants, les nouveaux esclavages, et même ceux qui "pillent effrontément" le monde (M. Carême). Et d'autres encore qui dénoncent ces thèses racistes et ultra nationalistes qui conduisent à crucifier le différent et le minoritaire auquel le Christ s'est précisément assimilé. Il ne suffit pas de vénérer des textes et des paroles, ni de prier en chantant "Bonne Nouvelle pour les pauvres". Au risque de sombrer dans une passivité spirituelle. Or, nous sommes appelés avec le courage de la foi à être nous-mêmes Bonne Nouvelle pour les pauvres. Tout comme il ne suffit pas de rompre le pain eucharistique, mais bien de prolonger et d'incarner le sacrement en rompant notre pain ordinaire et quotidien avec ceux et celles qui en sont privés.

Pour un dernier témoignage très concret, j'en reviens à la première lecture, tirée des Actes des Apôtres, qui portent bien leur nom d'Evangile de l'Esprit. Un épisode qui montre bien ce qu'est la liberté de l'Esprit face à ce légalisme qui remplace la foi par l'observance de la Loi. L'Esprit, lui, est toujours capable de s'adapter et de "faire feu de tout bois". Il n'est pas prisonnier des règlements, ni arrêté par des oppositions. L'histoire de Philippe en témoigne. Voici un juif grec, l'un des 7 premiers diacres, à qui les apôtres ont confié l'aide humanitaire aux veuves d'une petite communauté étrangère quelque peu négligée. Après le martyre d'Etienne, diacre lui aussi, Philippe devra fuir vers la Samarie, où il va se retrouver parmi des ennemis de race et de religion, et donc confronté à une situation nouvelle et à un public différent qui, lui, manque plutôt de nourriture spirituelle. Philippe, très inspiré, va tout simplement prendre la liberté d'innover. Cet "humanitaire", distributeur de pain matériel, se fera distributeur de la Parole spirituelle, une fonction réservée aux apôtres. Quand la nouvelle parviendra à Jérusalem, les Douze n'en prirent pas ombrage. Pierre et Jean furent tout simplement envoyés sur place, non pour protester et sévir, mais pour évaluer l'expérience. L'initiative sera même authentifiée et confirmée. C'était comme une nouvelle Pentecôte. Le baromètre de l'amour indiquait un nouveau printemps. L'Esprit poussait au-delà des frontières.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

1925 - 2008

(Prononcée en 1999 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), les événements cités sont de cette époque)