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23/12/2014

Homélies de Noël

Homélies de Noël

Nativité du Seigneur

(Le Missel propose quatre messes : pour la veille, la nuit, l'aurore et le jour de la Nativité)

  Is 57, 7-10 ; He 1, 1-6 ; Jn 1, 1-18

Aujourd'hui, comme il y a deux mille ans, nous avons mille raisons de désespérer… Et, pendant que nous fêterons joyeusement Noël, les faits de guerre, les maladies, famines et crises… feront aussi l'actualité.

C'est dans ce monde-là, dans ce genre de ténèbres, que Dieu s'est fait petit bébé, fragile, non pas dans la sécurité de la maison familiale, mais au cours d'un déplacement obligatoire, et sans même trouver place dans la salle d'hôtes de l'auberge bondée. Selon Luc, sa mère l'a déposé dans une auge destinée au bétail, probablement moitié taillée dans le sol rocheux et la paroi de la grotte, et moitié façonnée en argile. Marc, lui, ne raconte rien. Matthieu se contente de dire que Jésus est né à Bethléem et qu'il reçut, à la maison, la visite des mages.

Mais les journaux n'en ont pas parlé. Tout cela paraît excessivement discret pour l'arrivée d'un libérateur attendu. Une discrétion qui nous étonne, voire même qui nous irrite, tellement cela cadre peu avec nos impatiences, nos agressivités et nos prédilections pour la manière forte et la contrainte. Mais c'est la manière de Dieu de faire la paix, en prenant le risque de la faiblesse et de l'amour, c'est-à-dire aussi de la patience, du pardon et de la réconciliation.

Dans la liturgie du jour de Noël, c'est Jean qui nous apporte la Bonne Nouvelle, mais tout autrement. "Noël, c'est l'irruption de l'éternité dans le temps" (Urs von Balthasar). C'est la venue parmi nous "du véritable exégète (interprète) de Dieu" et même, comme dit l'épître aux Hébreux, l'"expression parfaite de son être", à tel point qu'on peut l'appeler son Fils. "Qui m'a vu a vu le Père", dira-t-il plus tard.

Mais Jean, le mystique, ne parle pas de l'enfant Jésus, ni de la crèche, ni de bergers, d'anges, de trompettes, ni de mages. Jean évoque la Parole de Dieu, le Verbe de Dieu, la Sagesse dont parle l'Ancien Testament, ou le Logos, comme disaient les philosophes grecs. Jean va appliquer ces notions à un être historique, concret : Jésus de Nazareth. Autrement dit, son intuition fut de percevoir comment ce qui était dit de la Parole de Dieu et de sa Sagesse dans l'Alliance ancienne, et ce que disait la culture grecque pour exprimer l'incréé - ce qui est hors du temps - se vérifiaient en la personne de Jésus.

Jean remonte à la Genèse… Au commencement, Il était. C'est par Lui que Dieu a créé le monde. C'est en Lui qu'est la vie, en Lui que Dieu se révèle. Tout ce qui vit tient l'être de Lui. Il est la lumière qui éclaire tout être humain, c'est-à-dire le principe qui permet à chacun de se comprendre lui-même. La lumière des origines a un nom : le Verbe créateur. Il est bien Vie et Lumière.

C'est par son Verbe, par sa Parole, que Dieu crée le monde et par Lui aussi qu'il se manifeste à la création tout entière. Le Logos est non seulement la Parole de Dieu, mais aussi sa Sagesse et sa Loi… "Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous". Le Verbe, qui existe de toute éternité, est entré dans le temps et dans l'histoire humaine. Il a planté sa tente dans notre désert. Il est venu comme "Grâce et Vérité". Vérité, ce qui veut dire : C'est bien ainsi qu'est Dieu. Et grâce signifie : "Dieu est l'amour pur et gratuit".

En Jésus, être humain, la communauté des disciples de Jean a su voir la gloire de Dieu. C'est-à-dire : une qualité, un rayonnement, qui relèvent de Dieu. C'est pourquoi la théologie qui suivra parlera de divinité.

Mais pour Dieu, et donc pour son Verbe, il n'y a pas de temps. La Bonne Nouvelle du Verbe fait chair n'est pas seulement d'hier, mais d'aujourd'hui. Le Christ naît chaque jour, il est crucifié chaque jour. La Bonne Nouvelle fait partie de l'actualité immédiate. Elle est toujours création et donc créatrice. Une Parole d'amour, de vie, de libération, de miséricorde, de pardon, de solidarité.

Fêter Noël, c'est nous souvenir et croire activement que nous sommes porteurs de lumière et d'espérance au creux des horreurs de ce monde. Faire naître et rayonner Jésus, c'est témoigner que nous sommes vraiment des artisans de paix, des hommes et des femmes capables de pardonner, de se réconcilier, d'être solidaires à la manière du Christ. Bien sûr, nous ne sommes pas responsables de tout. Bien sûr, on ne peut pas grand chose, mais chacun est responsable du peu qu'il peut entreprendre là où il est. C'est le premier pas de l'espérance. Et, comme le disait Raymond Devos, "Rien c'est rien, mais un petit rien c'est déjà quelque chose".

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

  1925 - 2008

Homélie de Noël, messe de la nuit

Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14

Dieu nous a-t-il menti ? Nous pouvons nous le demander. Il nous a promis la paix il y a plus de deux mille ans et la paix ne règne pas dans l'univers, ni dans nos cœurs.

Dieu nous a promis la paix, c'est vrai. Promise et donnée : la paix, c'est Jésus Christ lui-même. Il en est l'incarnation, la condition et la source. Posons-nous cependant cette question : Qu’avons-nous fait de cet enfant, de ce Fils qui nous a été donné ? Merveilleux Conseiller, Prince de la Paix ?

Il est né en voyage, en des temps difficiles, dans un petit pays occupé par la plus forte armée du monde. Il s’est révélé un prophète hors série, révolutionnant les interprétations et les pratiques religieuses et morales de son temps. Et il a vaincu la mort. Il y a de cela vingt siècles. Mais il nous a laissé une charte de vie extraordinaire, simple, à taille humaine, et cependant difficile à concrétiser au fil des jours.

Aujourd’hui, nous nous déclarons ses disciples, successeurs de sa mission, rassemblés à cause de lui. En cette soirée anniversaire, de bonnes dispositions nous animent. Mais, qu’avons-nous fait de Jésus Christ ?

Certains l’ont réduit à une douce légende. Celle qui suscite des fêtes d’abondance et inspire les artistes. Un petit Jésus mignon, dont on parle aux enfants, et qui sert parfois même de menace quand ils ne sont pas sages. Jésus, prophète, a même été inscrit dans la mythologie, un symbole de contestation, le type du meneur s’immolant pour sa cause. Trop idéaliste cependant pour le commun des mortels.

Il est certes admiré, mais trop souvent de loin, et sans volonté de le suivre. Comme les superstars, on imprime son beau visage sur les shorts, les chemises et les posters. C’est plus facile que de lui offrir une place dans son cœur et son esprit. Il fait chanter, crier, pleurer, danser. La question est de savoir si on lui laisse pour autant la liberté de nous apprendre à vivre.

Pour beaucoup, il est un utopiste que l’on apaise d’un culte, d’une prière. Tout en l’écartant prudemment du quotidien concret de la vie.

Aujourd’hui, il nous est à nouveau présenté dans le réalisme de l’Evangile. Un bébé dans une mangeoire d’animaux. Des parents sans influence, sans fric, sans piston, sans réputation. Pas de milieu privilégié, pas de classe sacerdotale.

Aujourd’hui, ils auraient trouvé refuge à l’Armée du Salut, ou tout simplement sous un pont, utilisant pour berceau un emballage de boîte à conserves ou de poste de télévision…

Et cependant, la bonté et l’amour de Dieu sont entrés dans le monde par ce chemin là. Le plus beau cadeau fait par Dieu à l’humanité n’a pas eu de plus bel emballage. Pour venir parmi les siens, Dieu a choisi la place la plus ordinaire, en pleine masse. Là où les humains sont aisément les victimes des humains, de leur rapacité, de leur racisme, de leur orgueil. Là où la pauvreté est chronique et la liberté entravée.

Et pourquoi ? Pour expérimenter les réalités terrestres. Sentir dans l’être humain les conséquences du péché de la créature, afin de mieux en dénoncer les causes et les agents provocateurs.

Nos regards et nos espérances ne doivent donc pas d’abord se tourner vers les temples du veau d’or, ni vers le palais de l’ONU à New York, mais d’abord et essentiellement vers cette baraque de paysan, parce que c’est de là qu’est venu celui qui a voulu nous révéler ce qui était le meilleur pour tout être humain et pour le monde.

Or, il a dénoncé les hypocrisies, les injustices de tout genre. Il est même monté jusqu’aux marches les plus élevées pour arracher les masques. Il a bousculé les idoles du pouvoir et celles de l’argent. Il a rompu les chaînes et proposé des Béatitudes. Le vrai pouvoir est de servir, la vraie richesse le détachement, et la douceur la véritable force.

N’aurions-nous pas enterré ce Jésus-là dans l’oubli ? Ne l’aurions-nous pas enseveli sous nos dévotions ? Ne l’avons-nous pas échangé contre un Jésus fait sur mesure. A nos mesures ? Au risque de nous égarer parmi ses bourreaux, de prendre part plus ou moins inconsciemment au massacre des innocents ou de nous laver les mains, comme Pilate.

La crèche vient aujourd’hui nous aider à lui rendre la parole.

Il y a plus de 800 ans, François d’Assise confiait la réalisation d’une crèche aux paroissiens d’un petit village. Ce fut la première crèche vivante, non seulement par la présence du bœuf et de l’âne légendaires, mais parce que les chrétiens de l’endroit allaient découvrir brusquement leurs fautes et leurs erreurs, puis oublier leurs divisions. Grâce à cette représentation naïve d’un événement intraduisible, ils ont laissé naître en eux, sur la paille de leur cœur déjà pourrie par l’intérêt, la rancune et l’argent, un enfant désarmé, un Jésus de justice, de réconciliation et de paix.

Ce Noël de Greccio peut être le nôtre. Mettre au monde un nouveau "moi", laisser naître et transparaître en nous le Jésus de l’Evangile. Nous laisser séduire, conduire et stimuler, pour suivre ses traces. Afin que, modestement sans doute, mais réellement, nous puissions donner des preuves d’amour de Dieu là où nous sommes. Nous engager à être, à notre taille, des artisans de justice et de paix. Des agents de réconciliation. C’est le véritable enjeu de Noël. Un défi à relever.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

1925 - 2008