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04/03/2014

homélie du 1er dimanche de carême, A

Homélie 1er dimanche de carême, A

Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11

Il n’y a eu ni pomme, ni serpent. Ni paradis terrestre qui aurait été perdu ou détruit à cause des dérapages de nos lointains ancêtres. Jésus n’a pas été kidnappé au désert pour être parachuté sur le toit du Temple, puis au sommet d’une haute montagne. Et cependant, c’est quelque chose de tout à fait semblable qui s’est passé et qui peut se passer encore aujourd’hui en chacun de nous.

Pour décrire les mystères de la vie, les humains disposent du mythe, de la poésie, du symbole. Le récit du paradis terrestre et du fruit défendu n’a donc rien d’enfantin. C’est une œuvre de génie. Un récit profondément sérieux, dramatique, toujours actuel. Nous vivons, en effet, dans un grand jardin. Nous avons à en faire un paradis : cultiver la terre, en récolter les fruits, rendre le monde de plus en plus habitable, de plus en plus humain, de mieux en mieux connu. Or, si les humains s’y connaissent en paradis fiscaux et en paradis artificiels, ils ne réussissent trop souvent qu’à créer des enfers terrestres. De fait, Caïn continue à tuer Abel. Les puissants écrasent les faibles. Les uns accumulent jusqu’à l’indigestion, d’autres meurent de soif, de faim, de misère. L’être humain se prend aisément pour le centre du monde, et même pour un dieu. Il en fabrique d’ailleurs lui-même. Quant au serpent tentateur, il a élu domicile dans les publicités omniprésentes.

Mais comment créer un monde épanouissant pour tous ? Comment atteindre le bonheur ? Les prophètes et les écrivains d’Israël ont traduit leur foi et leur espérance dans un récit au langage imagé.

Un contemporain de Paul commentait déjà " Adam n’est pas responsable, si ce n’est pour lui seul. Et tous, nous sommes pour nous-mêmes Adam ". Je peux, comme chacun de vous, prendre conscience que je suis capable du bien et du mal, d’amour et de haine, de générosité et d’égoïsme, d’humilité et d’orgueil. Pour Paul, Jésus est comme un nouvel Adam, venu réparer les dégâts du premier et les nôtres. Nous voici dès lors invités à fixer nos regards sur l’être humain modèle que nous propose Jésus.

De toute manière, le présent et l’avenir sont plus important que le passé. Le présent aussi, puisque c’est chaque jour que nous préparons demain. Solidaires en humanité, nous avons tous notre part de responsabilité dans la violence, l’égoïsme, le racisme, le refus du pardon. Mais également dans le bien, les efforts de paix, de réconciliation, de partage avec les plus démunis. Et nous sommes solidaires en Jésus Christ.

L’évangile nous plonge au cœur même de l’actualité. Non pas en plein désert, mais au milieu des tentations. Celles d’aujourd’hui, les nôtres. Trois tentations typiques, que l’on trouve dans le récit d’Adam et Eve, dans l’histoire du peuple juif, dans l’histoire du monde, et dans celle de chacun d’entre nous. Jésus n’y a pas échappé. Parfaitement homme, il a vécu ce que vivent tous les humains.

Jeune prophète, il a voulu préparer sa vie publique. Il s’est imposé un temps d’arrêt et de réflexion, dans le calme et l’isolement du désert tout proche. Il n’a pas pu éviter les rêves de succès, les bains de foule et les prédications percutantes pour retourner l’opinion publique. D’ailleurs, à l’époque, ses compatriotes attendaient un chef, pour délivrer Israël de l’occupant romain. Il aurait pu prendre la tête de la rébellion, comme certains l’espéraient. Il n’a pas échappé aux tentations de l’idolâtrie et du pouvoir…

… Pendant 40 jours, disent les Ecritures ! Un espace de temps symbolique, période d’épreuves, qui prépare une période de grâce : 40 jours du Déluge, 40 jours pour Moïse au Sinaï, 40 ans d’errance pour le peuple hébreu, 40 jours de Jésus au désert. On dira même que le crucifié enseveli est resté 40 heures au tombeau…

Le désert peut aussi être symbolique. Un temps de lutte intérieure contre soi-même et contre toutes sortes de sollicitations. L’endroit ou le temps idéal pour voir clair en soi, faire le point, avant de prendre de grandes décisions. Nouveau Moïse, Jésus a dû être confronté à la tentation d’un messianisme terrestre politico-religieux.

Toutes les tentations évoquées par l’évangile sont d’une manière ou l’autre nos tentations. Le " peuple élu ", lui, a succombé à de nombreuses tentations. Jésus, par contre, n’a pas cédé d’un pouce. Il n’en a pas moins connu un sentiment d’impuissance et ressenti la fragilité humaine. Il peut donc nous dire en connaissance de cause : " C’est devant le Seigneur seul que tu te prosterneras et non pas devant l’or, l’argent, la promotion, le pouvoir ou une créature. C’est Dieu qui est ta force, même dans la faiblesse ". Un écho aux paroles de Moïse et à la prière d’un psaume.

Savez-vous qu’en évoquant les tentations de Jésus, saint Augustin disait déjà : " Reconnais que c’est toi qui es tenté en lui. Mais apprends de lui comment on remporte la victoire. "

Le carême est donc une occasion favorable, pour dépister dans notre vie quotidienne cette gamme de tentations familières auxquelles nous succombons aisément. Ou avec qui nous cherchons des compromis. Quant au jeûne proprement dit, exprimé par différentes formes de partage, comme l’a précisé Isaïe, n’oublions pas sa dernière invitation : " Fais disparaître le geste de menace, la parole malfaisante. Alors, la lumière se lèvera dans les ténèbres " (Is. 58, 7-10).

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

   1925 - 2008