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10/03/2015

Homélies du 4e dimanche de carême B

 

Homélies du 4e dimanche de carême, B

 

2 Ch 36, 14-16, 19-23 ; Ep 2, 4-10 ; Jn 3, 14-21

 

"L'Eglise a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l'Evangile, de telle sorte qu'elle puisse répondre, d'une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques." (Vatican II, Constitution Lumen Gentium, Egl. 4).

 

Les trois lectures de ce dimanche résument chacune à leur manière la fragilité et l'inconstance de l'être humain, l'infinie patience et la tendresse de Dieu, mais aussi la pédagogie des évènements.

 

Ce qui s'est passé "sous le règne de Sédécias" n'est certes pas le monopole d'une époque lointaine. En s'éloignant de la source de lumière et de vie pour courir après ce qui brille, l'être humain s'enfonce dans l'obscurité qui dissimule ses aberrations. Toujours cependant, des hommes et des femmes surgissent qui crient casse-cou, dénoncent les infidélités et appellent à la conversion. Des clairvoyants. Donc des gêneurs qu'il faut bâillonner par la moquerie et le mépris, l'emprisonnement ou même la mort. Le Christ, prophète par excellence, n'a pas connu meilleur sort. "Quand la lumière est venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises"…C'est l'heure des crises, des révolutions et des guerres. L'abondance et l'insouciance cèdent la place aux restrictions, aux ruines, aux désespoirs. Et quand il est trop tard, beaucoup se surprennent à conclure : "Cela devait arriver" ou même "nous l'avons mérité" !

 

Dieu ne s'est pas vengé pour autant. Mais le choc des épreuves réveille en nous ce qui dort, éclaire ce qui est obscur, relativise ce que nous imaginions immuable ou capital. Maladies, échecs et souffrances de tous genres font voir autrement les gens et les choses, la vie et la mort, le passé et l'avenir. Une illumination. Une occasion d'être purifié.

 

Une chance nouvelle est ainsi offerte pour prendre ou reprendre la route du vrai, du bien, du bon, pour que "nos actes soient vraiment bons, conformes à la voie que Dieu a tracée pour nous et que nous devons suivre" (Ep 2, 10)

 

La Parole de Dieu est inlassablement envoyée dans le monde comme une lumière dans nos ténèbres. Il est cependant des obscurités qui nous tiennent à cœur et que nous défendons farouchement contre la clarté de la vérité. Il nous arrive de refuser de voir, d'accepter, de modifier. Et pourquoi craindre cette lumière qui ne vient pas nous condamner ni nous juger, mais bien nous délivrer ?

 

"Celui qui fait la vérité vient à la lumière". Pour faire la vérité, il faut fréquenter assidûment celui qui est vérité tout entière et maintenir avec lui des relations vraies. Vérité encore à faire et à entretenir dans nos relations avec les autres, en restant constamment soucieux de respect, refusant le mensonge et la duplicité. Vérité à construire dans nos relations fraternelles qui suscitent le partage, libèrent le pauvre de la mendicité pour en faire un partenaire.

 

Par le Christ, nous pouvons désormais voir toute chose à la lumière de la foi. Par lui, notre vie est renouvelée; Il nous fait sans cesse renaître en nous faisant entrer "dans ce mouvement de mort et de vie". Un système et une actualité que nous célébrons dans l'eucharistie et que l'eucharistie nous invite à réaliser dans les conversions quotidiennes qui nous font passer de la mort à la vie.

 

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

1925 - 2008

 

Homélie du 4e dimanche de carême, B

2 Ch 36, 14-16, 19-23 ; Ep 2, 4-10 ; Jn 3, 14-21

(Prononcée en 1994 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), les événements cités sont de cette époque)

REBATIR SUR DES RUINES

RENAITRE A LA LUMIERE

"Plus que cinq heures à vivre ! Dans cinq heures, je verrai Jésus". C'est sur ces mots, adressés à sa petite fille de six ans que s'achève le journal de Jacques Fesch (1), condamné à mort et guillotiné en 1957 à l'âge de 27 ans. Trois ans plus tôt, il avait été jugé pour hold-up, vol et meurtre d'un policier. Son existence carcérale mûrit en conversion radicale. Il vécut même ses derniers mois comme un "noviciat de la vie éternelle" (P. Manaranche). Une fin de parcours tellement exemplaire qu'on parle aujourd'hui d'une éventuelle béatification. Un nouveau "bon larron". Et cela, afin de révéler que "personne n'est à jamais perdu aux yeux de Dieu, même s'il est socialement condamné ; personne ne peut se dire exclu de l'amour que Dieu lui porte" (card. Lustiger). On peut donc rebâtir sur des ruines et renaître à la lumière.

Pour le croyant, l'Histoire et sa propre histoire s'inscrivent dans le vaste et mystérieux courant de l'Histoire Sainte dont Dieu seul connaît le secret. Maladie ou accident, réussite ou échec, heureuse rencontre ou grave dérapage, action d'éclat ou infidélité, tout peut être relu à la lumière de la foi. Tout en effet est leçon de vie, avertissement, perche tendue, occasion de progrès ou de conversion. On peut toujours, par la foi, être arraché aux ténèbres du mal et retrouver la lumière.

L'extrait du livre des Chroniques nous a ainsi montré des Juifs, relisant l'histoire de leur peuple à la lumière de la foi. Ils se laissent interpeller et interroger par le passé. Une tranche terrible de souvenirs. Jérusalem a été mise à feu et à sang. C'est Sarajevo ! Les remparts démolis et le Temple, considéré comme la résidence de Dieu sur la terre, a été incendié par l'ennemi. Les civils n'ont pas été épargnés, et la plupart des survivants ont été déportés.

Ceux qui ont réfléchi à ces événements y ont vu les conséquences logiques d'une infidélité à l'Alliance concrétisée dans les dix commandements. C'était, ont-ils interprété, une manière pour Dieu de les punir "en se servant des événements de l'histoire". De la même manière, ils loueront la main du Seigneur quand Cyrus le Grand va libérer les Juifs prisonniers et se faire l'allié de leur peuple. Et même leur accorder des subsides pour rebâtir le Temple. Ainsi, un païen devient l'homme providentiel. Un signe, diront-ils, du pardon que Dieu leur accorde. Un signe d'espérance.

Emprisonnés, exilés, désespérés, ils avaient perdu le goût de la musique et des chants. Ils avaient même pendu aux branches des arbres, harpes et trompettes, "guitares et violons", en attendant des jours meilleurs. Avec Cyrus, l'espoir est revenu. Ils vont pouvoir reprendre leurs instruments et se remettre à vivre, à rire et à danser (Ps 136). Tout était en ruines, leur pays, leur vie, leur cœur. Ils vont rebâtir du neuf. Egarés dans les ténèbres de la violence et de la mort, ils renaîtront à la lumière.

Plus près de nous dans l'espace et le temps, n'a-t-on pas vu "dans Sarajevo, l'incendiée, l'art pousser sur les cendres" ? La création en réponse à la destruction. Une incroyable force de renaissance par l'amour et le pardon, face à la barbarie. Les habitants relèvent la tête, note une journaliste. "Ils écrivent, peignent, filment et composent pour sauver leur pensée, leur liberté et leur dignité" (Claire Diez - La Libre Belgique 17.02.94). Ils rebâtissent sur des décombres, repoussent les ténèbres et donnent accès à la lumière. Voyez aussi Mostar et ses rues "vides d'espoir". Elle aussi semble sortir des ténèbres et de l'enfer.

Il y a quelques semaines, au pays de Dieu, un extrémiste israélien semait la mort à Hebron durant la prière du Ramadan. Le lendemain de la tuerie, une petite association de la banlieue de Paris : "Promouvoir la Fraternité" conviait juifs, musulmans, chrétiens et non croyants à une journée de rencontre et de partage, jusqu'au repas pris en commun. Un acte de foi, un germe d'espérance, un parfum de charité.

C'est le même message d'espérance que nous retrouvons chez Paul et dans l'évangile de Jean. Le Fils, Parole de Dieu, envoyé dans le monde, n'est pas venu pour le juger et le punir, mais pour le sauver. C'est l'être humain lui-même qui se juge ou qui échappe au jugement. En repoussant ou en accueillant la lumière, en refusant ou en accordant foi et confiance en la Parole de Dieu concrétisée dans les alliances. Le Dieu d'amour et de miséricorde n'est pas un Dieu de vengeance et de représailles. Ce n'est pas lui qui suscite des guerres, provoque des cataclysmes, sème des épidémies. Les injustices, les exclusions et les massacres ne sont pas des "fléaux de Dieu", mais des fléaux de l'être humain, quand il s'égare dans les ténèbres de la violence et de l'égoïsme. Il peut être à lui seul "une catastrophe naturelle".

Vous l'avez entendu tout à l'heure, au temps du dernier roi de Juda, tout le monde, jusqu'au plus haut niveau de la hiérarchie religieuse, multipliait les infidélités. Des prophètes se sont levés pour crier casse-cou. Mais, "on ne commande pas les prophètes. On les accueille... ou on les persécute" (Mgr Decourtray à l'"Heure de vérité"). Sous le règne du roi Sédécias, on vit ainsi des prêtres et des laïcs, les tourner en dérision, et donc refuser toute réforme et toute conversion. D'ailleurs, ces "croyants" ne respectaient plus rien. Ni les lois de Dieu ni celles de la conscience. La suite était prévisible. Elle est toujours la même à toute époque. Quand les satisfactions et intérêts personnels envahissent les rêves, les projets et la vie, jusqu'à l'obsession, nous finissons par rendre la terre inhabitable.

"Voici comment se condamnent les hommes", explique Jésus dans l'évangile de Jean. "La lumière est venue dans le monde, et ils lui ont préféré les ténèbres parce qu'ils agissaient mal... Mais celui qui fait la vérité vient à la lumière". Oui : faire la vérité ! Car la vérité n'est pas simplement un objet de connaissance. Jésus ne s'est pas défini par une formule théologique, mais par un terme poétique et symbolique : lumière ! "Je suis la lumière du monde" (Jn 8, 12). La vérité est d'abord quelqu'un qui vient en nous. La vérité "se fait" par notre communion avec lui. Et elle peut même se voir "parce qu'elle transforme aussi notre conduite".

Or, cette Parole de Dieu est inlassablement envoyée dans le monde comme une lumière créatrice et libératrice dans nos ténèbres mortelles. Evidemment, cette lumière révèle les ombres de notre vie, les fautes cachées et "les œuvres mauvaises". Mais en même temps, elle nous purifie et nous sauve. Elle dessille nos yeux. Elle nous permet de jeter sur Dieu et le monde, la vie et les événements, le bonheur et la souffrance, un regard tout neuf. Illuminé. Clairvoyant. Et même "un regard d'émerveillement et d'étonnement" (2).

Même si nous sommes déçus, blessés, éprouvés à cause des circonstances, de la méchanceté des autres ou de nos propres faiblesses, Dieu peut nous guérir, nous faire renaître, nous faire revivre. Saint Paul nous l'a rappelé. Toute épreuve, vue à la lumière de la foi, peut être féconde et source de guérison. Pour nous-même et pour les autres.

Pour comprendre et vivre ce mystère de vie et de lumière, de mort et de résurrection, il nous faut, comme nous y invite saint Jean, lever les yeux vers Jésus crucifié qui a laissé agir en lui jusqu'à l'extrême l'amour infini du Père. Un sommet. Où "le Fils et le Père communient dans un même amour pour le monde" (3). Contempler le Crucifié, c'est découvrir à la fois "la tendresse de Dieu et la violence du péché" (B. Sesboué), sa gloire et ses larmes. Un regard qui sauve. Comme au désert où, en effet, "quiconque se retournait (vers le serpent de bronze élevé par Moïse) était sauvé non par l'objet regardé, mais par toi, le sauveur du monde" (Sg 16, 7).

C'est face à cette folie d'amour, ce modèle de "la justice et de la sainteté jusqu'au bout" (B.S.) que nous devons chaque jour opérer nos choix et prendre nos décisions. C'est ce choix qui nous juge.

Finalement, si l'on choisit bien, si l'on accomplit des œuvres bonnes, si l'on aime ceux qu'Il aime et à la manière dont Il les aime, on découvrira "à la lumière du Messie, que le bon travail, c'est simplement Dieu qui est en train de vivre" (4).

Toutefois, il nous faut accepter les épreuves, les échecs et les recommencements. Autant de morts quotidiennes, et donc de conversions qui, au fil des jours, nous font déjà passer de la mort à la vie. Des petits pas et un enchaînement d'attitudes qui imprègnent progressivement notre vie de résurrections successives. Elles nous conduisent et nous préparent à l'ultime passage. Notre mort et notre Pâque. Notre naissance à la Lumière.

P. Fabien Deleclos, franciscain, (T)

   1925 - 2008

(1) "Dans cinq heures je verrai Jésus", Jacques Fesch, Journal de prison, Le Sarment/Fayard 1989, 319 pp.

(2) Pierre Calame, Président de la Fondation pour le progrès de l'homme.

(3)"L'Evangile de Jean", Alain Marchadour, Centurion 1992, p 69.

(4) "L'ironie christique", commentaires de l'Evangile de Jean, Jean Grosjean, Gallimard 1991, p 67-68