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31/10/2016

Homélies de la Toussaint

Homélie de la Toussaint

Ap 7, 2-4, 9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12

Dans l'immense vitrine qui donne sur les grandes artères du monde, l'Eglise expose ses meilleurs produits, d'authentiques réussites, portant label de qualité. Ce sont les bienheureux, saints et saintes, officiellement et publiquement béatifiés ou canonisés pour comportement héroïque. Mais l'entrée de l'établissement est libre et l'intérieur vous offre un choix considérable et très varié d'articles de même qualité, mais démarqués et mêlés aux produits ordinaires. Ce sont les bienheureux, saints et saintes sans étiquettes. Des exemplaires de la sainteté commune. Des produits blancs, sans auréole et qui n'ont pas de place au calendrier des saints. Ils sont hors catalogue.

Il est bon de conserver à l'esprit cette image comparative pour mieux comprendre le sens évangélique et donc exact de la sainteté. Le sujet est de circonstance puisque, en célébrant la Toussaint, l'Eglise nous redit que nous sommes tous appelés à la sainteté. D'où l'extrême importance de comprendre aussi bien que possible ce qu'est un saint ou en quoi consiste la sainteté.

Qu'est-ce qu'un saint ? Réponse spontanée d'un adulte : un personnage exceptionnel, canonisé, qui fait l'objet d'un culte. Réponse délicieuse d'un enfant à cette même question : les saints sont de grandes statues en plâtre, debout, sur un piédestal.

Si vous considérez la littérature pieuse et de pure dévotion particulièrement peu crédible, on dira que les saints révèlent leur vocation exceptionnelle dès leur plus tendre enfance et même parfois avant leur naissance. Mais la sainteté officiellement reconnue débute au IVe siècle. Au commencement étaient les martyrs… Tout au long de l'histoire, les critères ont évolué selon les papes et selon les périodes. La reconnaissance de la sainteté fut d'abord populaire, vox populi, vox Dei. Elle fut ensuite épiscopale, puis enfin papale. Et le terme "canonisé" n'apparaît qu'au début du XIe siècle (1016).

Il y a aussi une géographie de la sainteté canonisée et des politiques de canonisation. Depuis quelques années, par exemple, dans la ligne de la promotion du laïcat suscitée par Vatican II, Rome se préoccupe davantage de la canonisation de saints laïcs.

Cette histoire ne manque pas de surprises. Ainsi, Jeanne d'Arc, jugée d'abord par une centaine de prélats et de théologiens, qui l'ont condamnée à être brûlée vive, après avoir théologiquement établi qu'elle était - selon les termes mêmes de l'époque - : "menteresse, abuseresse du peuple, blasphémeresse de Dieu, idolâtre, cruelle, dissolue, invocateresse de diables, hérétique et schismatique". Elle fut cependant béatifiée en 1909 et canonisée en 1920. Comme l'écrivait un historien : "Portée au bûcher au nom de l'orthodoxie, elle a été ensuite portée sur les autels au nom de l'orthodoxie".

Tout cela n'est pas sans intérêt. Mais ce qui doit surtout nous intéresser aujourd'hui c'est la sainteté ordinaire. Il y a les héros, il y a aussi les fantassins. C'est cette sainteté qui nous concerne tous et directement, parce qu'il s'agit d'abord et avant tout d'une vocation commune.

Strictement, Dieu seul est saint. La Bible le proclame et le répète. Mais elle proclame et répète aussi au nom du Seigneur : "Vous serez saints, parce que je suis saint". Ou encore : "Soyez saints, car je suis saint", "Sanctifiez-vous et soyez saints", "Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait", dira Jésus. Et S. Paul : "Dieu nous éduque pour nous communiquer sa sainteté".

Si par la foi, qui est un amour, nous entrons en communication avec Dieu qui est sainteté parfaite, celle-ci se communiquera à nous dans la mesure même où grandira notre communion avec lui. "Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es". Plus nous nous laissons envahir par l'Esprit de Dieu, et donc du Christ, plus nous lui sommes fidèles, plus nous lui ressemblons, plus nous progressons en sainteté.

La vocation normale du chrétien n'est pas de se contenter de ce qui est strictement nécessaire ou prescrit. La foi est un dynamisme d'amour. Sa qualité se juge à la qualité de la communion et de ce qui en découle dans le comportement personnel et social.

Tout combat et toute initiative qui nous font sortir de la médiocrité est croissance de la sainteté. Elle est une union toujours plus grande à Dieu dans le Christ, et donc une participation de plus en plus consciente à la vie de Jésus.

Ce qui veut dire aussi que nous ne sommes pas tous appelés à la même sainteté, c'est-à-dire au même type d'union au Christ, ni à la même plénitude de vie chrétienne, ou à la même perfection de la charité. Est saint ou sainte, celui ou celle qui, dans les limites de ses caractéristiques propres, de ses qualités et des circonstances personnelles, s'ouvre à la Bonne Nouvelle et se conforme au Christ.

Il est donc totalement faux de croire que les saints canonisés par l'Eglise le sont à cause de grâces extraordinaires, comme le don de miracles et de prophétie, ou des faveurs mystiques spéciales. Les saints ne sont pas non plus des totalement "parfaits". En fait, il n'y a pas de différence essentielle entre la sainteté héroïque et la sainteté commune. Ce sont des hommes et des femmes qui s'efforcent au jour le jour et en tout d'être fidèles à l'amour de Dieu et du prochain. "Il y eut des saints, même canonisés, de tempérament un peu rude pour eux et pour les autres", faisait remarquer le cardinal Salliège. Et un Abbé trappiste ajoutait : "Parfois, ce ne sont pas les saints que l'on devrait canoniser, mais ceux qui vivent avec eux"… Avouez que c'est très réconfortant pour nous.

Mgr Fulton Sheen, un grand spirituel qui fut archevêque de New York, affirmait tout simplement : "L'homme de Dieu ne dépense pas plus d'énergie pour vivre en saint que n'en dépensent le directeur d'une agence de publicité, un athlète ou une femme qui veut à tout prix rester jeune et mince. La différence réside seulement dans le sens des valeurs". C'est donc à la portée de tous.

C'est en partageant la Parole et le Pain dans la célébration eucharistique que nous constituons par excellence le peuple saint, celui qui est rassemblé par l'amour et qui le rayonne dans la vie quotidienne.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

Homélie de la Toussaint (1999)

(Homélie prononcée en la cathédrale SS. Michel et Gudule en 1999)

Eloge des faiseurs de justice, de beauté et de paix

Ap 7, 2-4, 9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a

Hier soir et cette nuit, dans les mégapoles américaines et même chez nous, par contagion, de jeunes adultes et des enfants se sont, l'espace de quelques heures, amusés à se faire peur. C'est la fête d'Halloween, où, déguisé en sorcière ou en squelette, on imite les défunts et leurs fantômes qui nous menacent de mort. On joue donc à se faire peur, dans une ambiance de hurlements. Traduction américaine hyper commerciale de vieux rites païens, venus des régions celtiques. Succès garanti, dit-on, puisque cette fête offre une vision amusante de la mort. Ce qui n'a pas grand chose à voir avec une vision chrétienne, et de la vie, et de la mort.

Bien sûr demain et déjà aujourd'hui, comme à tous les rassemblements eucharistiques, notez-le, nous ferons mémoire, avec confiance et tendresse, mais non sans tristesse, de ceux et celles qui nous ont quittés. Ils sont passés et vivants dans l'Au-delà de la mort. Des trépassés. Or, la célébration de la Toussaint nous dit dès aujourd'hui que ces défunts font partie du peuple immense des humains de toutes races, langues et couleurs, qui ont cherché la face de Dieu, comme le chante le psaume. Ou peut-être même sans le nommer, l'Amour, la Justice, la Paix et la Beauté. Même dans le brouillard et à tâtons, souvent dans le doute ou l'échec et même le désespoir. Mais la foi nous parle d'eux comme elle le fait pour des vivants. D'ailleurs, l'Evangile nous donne aujourd'hui le ton de l'espérance, au rythme de la proclamation neuf fois répétée d'une promesse d'un bonheur possible dès ici-bas, et pour toujours.

Demain, sur la pierre froide des tombes, les chrysanthèmes, vieux symboles du soleil et de la lumière sans fin, feront chanter dans leur langue l'espérance chrétienne d'un renouveau par-delà la mort. C'est ce que déjà proclame, chante et célèbre la Toussaint. La fête de tous les saints qui "embrasse le Jour des morts". Et la Toussaint, c'est aussi notre fête à tous et à chacun. Nous qui n'avons pas encore fini de "franchir la grande épreuve". "Je crois en la communion des saints", confesserons-nous dans le credo, non pas seulement ceux du calendrier, mais ceux de la terre et du ciel, unis en une seule communauté qui transcende les limites de la mort. L'eucharistie en témoigne. N'est-elle pas la communauté de ceux d'ici-bas, en communion avec ceux de l'au-delà ? dont nous sommes solidaires. Ils nous dévoilent l'avenir vers lequel nous marchons. Ils intercèdent pour nous.

Bien sûr, Dieu seul est Saint. Seul, il est don total. Mais ceux et celles qui, d'une manière ou d'une autre, le fréquentent, se nourrissent et s'inspirent de lui, finissent par lui ressembler, par contagion, par communion avec lui. Alors, disait une diaconesse protestante, "Dieu immergé en eux se lit en transparence...". C'est pourquoi, il y a de nombreux saints ignorés, en même temps qu'inconnus d'eux-mêmes, qui vivent de Dieu sans le savoir, notait Jean Guitton. Il est vrai que la sainteté naît, se forge et rayonne dans les tâches quotidiennes, sans être pour autant signalée par des miracles. Mais nous observons trop peu ou trop mal le déroulement de la vie ordinaire. Nous sommes souvent trop impressionnés par les mauvaises nouvelles, par les horreurs de la violence, le drame des catastrophes, les scènes insoutenables qui défilent sur le petit écran. Or, il est au cœur même de ces drames, de ces souffrances et de ces injustices, des hommes et des femmes ordinaires qui accueillent les désespérés, consolent les éprouvés, soignent les blessures, ou nourrissent les affamés, souvent même au risque de leur vie. C'est l'Evangile chanté, aurait dit saint François de Sales. Mais peut-être ne savons-nous pas lire les notes. Et que dire de la sainteté non seulement vivante mais créatrice des faiseurs de justice, de paix et de beauté ?

Dans l'immense cortège des saints, il n'y a pas que les 200 saints et saintes de souche royale, il n'y a pas que des vedettes, des prix Nobel ou des médailles d'or de la sainteté. Il y a d'abord et surtout, notait un évêque, la foule anonyme des "figurants" de la sainteté, les saints anonymes, inconnus des calendriers, même œcuméniques, et des listes d'attente des procès de canonisation. Il y a aussi, sans doute les plus nombreux, ces "rescapés" de la sainteté, ceux et celles qui ont fait naufrage, les laissés pour compte, mais récupérés en fin de parcours par miséricorde, au grand scandale de beaucoup, comme dans le festin des noces de l'évangile de Matthieu.

La sainteté est sans frontières. Elle est sans limites. Tout comme les Béatitudes qui en balisent le chemin : Heureux, proclamait il y a quelques années l'évêque de Versailles, Mgr Thomas, et j'y ajoute "Heureux dès aujourd'hui" : "Heureux les croyants, chrétiens, juifs ou musulmans, en recherche de vraie communion avec le Dieu Unique. Heureux ceux qui ne s'enferment pas dans l'Eglise comme en un ghetto. Heureux ceux qui vont à la rencontre de ceux dont l'Eglise est loin : non croyants, croyants d'autres traditions religieuses, pauvres et étrangers, hommes et femmes d'autres cultures... Heureux ceux qui savent écouter la richesse inédite de tous les prochains. Heureux ceux qui cherchent d'autres langages que les mots pour entrer en communion avec autrui. Ou encore, qui refusent toujours de tuer, mépriser, haïr ou humilier leur adversaire. Heureux ceux qui acceptent d'aimer même ceux qui refusent de les aimer. "

Hier, la prière liturgique de l'Eglise nous faisait chanter : "Heureux celui dont le cœur et la tête ont faim et soif de justice parfaite. Heureux celui qui saigne mais pardonne. Heureux celui qui garde les mains vides et laisse l'or et l'orgueil aux avides. Heureux celui qui sème la concorde, les mots de miel dans les bouches qui mordent".

La proclamation des "Béatitudes" est l'une des expressions majeures du message de la "Bonne Nouvelle". Elles brossent un idéal et un chemin à suivre et proclament en même temps le bonheur de ceux et celles qui s'efforcent de vivre les comportements qu'elles évoquent et symbolisent...

Nous voici avec les clés du Royaume en main, la partition de l'Evangile et le secret des notes. La volonté de Dieu, écrivait Paul aux Thessaloniciens, est que vous deveniez des saints. Une sainteté qui est à la mesure de tout être humain, taillée sur mesure, adaptée à sa condition de créature. Mais elle ne fait pas partie des records à battre. Elle ne relève d'aucune démesure. Elle n'est pas la récompense de nos vertus et de nos mérites, pas plus que d'un amoncellement de pratiques, même très pieuses, ni même d'une morale exemplaire. Elle n'est pas une conquête.

La source de la sainteté, écrivait Mgr Rouet, "ne résulte pas d'abord des efforts de l'homme qui s'acharne à gravir le ciel". Elle est d'abord accueil de l'autre qui frappe à votre porte, cet importun, cet exilé, cet affamé, ce différent, ce Christ incognito, qui nous dérange et nous appelle, nous interpelle et nous envoie.

Souvenez-vous de Charles Péguy qui voyait les saints sortir de deux écoles : "De l'école du juste et des écoles des pécheurs. De la vacillante école du péché". Et "c'est une entreprise difficile, ajoutait-il, que de savoir quels sont les plus grands saints. Ils sont tellement grands les uns et les autres." (Du porche de la 2e vertu).

En prolongement de ce repas de la Parole et du Pain, je vous invite à relire et à méditer dans le même évangile de Matthieu, au chapitre 25, la scène du grand jugement royal du Fils de l'Homme, qui récapitule en quelque sorte l'Evangile. C'est là que l'on retrouve, jusque dans l'anonymat, les artisans d'amour, de justice et de paix. Les maçons de la solidarité, racine de la communion.

Parmi tous ceux et celles qui manifestent la gloire du Seigneur, je ferai aussi l'éloge des créateurs de beauté. Car la beauté est fondamentalement inséparable de la bonté et de la vérité. "La Beauté, écrivait Jean-Paul II, est en un certain sens l'expression visible du Bien. La création artistique est un talent à ne pas gaspiller, mais bien à développer, pour le mettre au service du prochain et de toute l'humanité". Une véritable diaconie. Je suis venu, disait Jésus, pour servir et non pour être servi. C'est bien le secret de la sainteté.

Aujourd'hui plus qu'un autre jour, nous voici invités, non seulement à célébrer, mais à entrer dans cette immense chaîne d'amour, qui nous relie à tous ceux et celles qui nous ont précédés ou qui cheminent encore avec nous. Nous sommes entourés, soutenus et encouragés par une véritable nuée de témoins. Nous sommes tous appelés à la sainteté. Nous sommes de la famille des saints.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

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