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20/10/2015

Deux homélies du 30e dimanche ordinaire B

Homélie du 30e dimanche ordinaire B

Jr 31, 7-9 ; He 5,1-6 ; Mc 10, 46-52

Nous sommes dans le couloir du métro qui conduit à la gare centrale. A gauche et à droite, des mendiants assis, couchés, debout. En voici un qui porte au cou un carton où l'on peut lire : "aveugle de naissance". Imaginons qu'il nous crie tout d'un coup : "Prenez pitié de moi !". Quelle serait notre réaction ? Accélérer la marche, déposer une pièce ou un billet dans la casquette crasseuse qui est à ses pieds, ou lui demander : "Qu'est-ce que je peux faire pour vous ? Et imaginons encore qu'il nous réponde : "Non merci, rendez-moi plutôt la vue !".

Prenons ça comme une parabole qui vient illustrer une leçon de catéchèse pour adultes, à la manière des apôtres dans les premières communautés chrétiennes. Une leçon de catéchèse qui a été précédée d'une autre, présentée dimanche dernier, et dont l'histoire s'est déroulée presque au même endroit, avec pour acteurs Jésus et les Douze. Là, il s'agit de Jacques et Jean qui mendient : "Maître, exauce notre demande…" - "Que voudriez-vous que je fasse pour vous ?" - "Accorde-nous de siéger, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, dans ta gloire".

Tentons maintenant une petite expérience. Ecoutons Jésus nous dire aujourd'hui : "Que désires-tu que je fasse pour toi ?". Que vais-je répondre ? Qu'allons-nous accoucher comme réponse, sachant que Jésus a répondu positivement à la demande du "moins-que-rien" et opposé une fin de non recevoir à deux de ses chers disciples ? Et moi, qu'est-ce que je désire vraiment ?

Dans les deux récits qui se succèdent chez Marc, on voit donc les disciples prouver, à deux reprises, leur étonnante surdité et leur total aveuglement, en révélant leurs ambitions du pouvoir et se disputant les premières places. Ce qu'ils désiraient, c'est bien le rayonnement et les avantages du pouvoir. Et Jésus leur répond clairement : "Apprenez plutôt à servir… humblement ! … et vous serez guéris de vos aveuglements."

Le mendiant aveugle, par contre, bien que figé dans la solitude de sa cécité, n'en est pas moins un homme en recherche. En criant "Fils de David", il fait un acte de foi remarquable, car si ce nom ne nous dit rien de particulier aujourd'hui, il était à l'époque, selon la tradition, réservé au Messie attendu par le peuple élu. Contrairement aux disciples et à la foule, Bartimée pressent que le jeune prophète de Nazareth n'est pas un simple leader politique. Le cri du mendiant est déjà un acte de foi. Il reconnaît Jésus, non pas avec des yeux physiques, mais avec les yeux de la foi.

D'ailleurs, Jésus s'arrête, il prend le cri au sérieux, au contraire de la foule et de ses proches collaborateurs. Plus fort encore, il appelle celui que tout le monde veut faire taire, alors que c'est lui qui a été le plus clairvoyant. Ce que Jésus confirme en lui disant : "Va, ta foi t'a sauvé" et non pas : "Sois guéri" ou "Je te guéris".

C'est la foi qui provoque le dessillement des yeux. C'est la foi qui libère et sauve. C'est elle qui donne même le courage et la force de prendre ses distances envers les richesses terrestres et les tentations du pouvoir. C'est d'ailleurs ce qu'a fait Bartimée en laissant sur le bord de la route son seul bien, son manteau, pour devenir un véritable disciple, c'est-à-dire suivre Jésus. Ce que Jésus n'avait pas pu obtenir du "jeune homme riche". Dans l'Ecriture, dans l'Evangile, comme aujourd'hui encore, voir signifie croire en Jésus et le suivre.

Ce qui nous invite à l'examen de conscience, car nous sommes sans doute croyants pour une part, mais aussi sans doute, pour une autre part, atteints de cécité. "Seigneur, augmente en nous la foi et ouvre nos yeux".

Il y a encore d'autres leçons à tirer. Ainsi, la présence du mendiant sur le bas-côté de la route et son "Kyrie eleison" crié à tue-tête symbolisent aussi les cris, les larmes et les supplications de tous ceux et celles qui sont refoulés et même piétinés par toute foule aveugle et pressée.

Aujourd'hui comme hier, les foules, même celles qui entourent et applaudissent un prophète vedette, restent aisément insensibles aux cris de détresse de ceux-là même qu'elles repoussent, bousculent, ou piétinent. Et les disciples ne font pas exception. Or, Jésus, dans l'épisode raconté ce jour, marche vers Jérusalem. Non pas comme la foule et les disciples le croient, avec l'intention de renverser le gouvernement en place et rétablir l'indépendance d'Israël, mais bien pour sauver des personnes, et surtout les plus éprouvées, les plus malmenées. Les sauver, c'est-à-dire les réhabiliter dans la société de leur temps, leur rendre la dignité propre à toute personne humaine, mais aussi les intégrer dans cette communauté d'amour, dans ce Royaume de Dieu dont Jésus pose les fondements. Il s'agit donc à la fois d'une libération religieuse, spirituelle, mais incarnée, c'est-à-dire aussi sociale.

Nous pouvons également nous mettre à la place de Bartimée, parce qu'il peut nous arriver d'être arrêtés au bord du chemin, ne sachant plus à quel saint nous vouer, quelle direction prendre ou donner à notre vie. N'hésitons pas à crier pour que nos yeux s'ouvrent, nos oreilles, notre intelligence aussi. Et notre cœur.

En fait, nous avons très souvent peur de voir clair, car cela suppose un changement de point de vue, des sécurités matérielles et même religieuses à remettre en question, des choix à modifier.

Si nous sommes rassemblés chaque dimanche, ce n'est pas seulement pour prier et rendre grâce, c'est aussi et en premier lieu parce que Jésus veut nous apprendre à voir clair, à voir plus clair. Nous apprendre à voir un peu comme il voit. Reste à savoir si nous sommes conscients de notre cécité et de nos vues trop courtes, si nous sommes prêts à demander la guérison pour conformer notre vie à celle dont Jésus témoigne et qu'il nous propose.

Mais, en définitive, que désirons-nous vraiment ? Une question à ruminer toute au long de la semaine.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008

Homélie du 30e dimanche ordinaire B

Jr 31, 7-9 ; He 5, 1-6 ; Mc 10, 46b-52

(Prononcée en 2003 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), les événements cités sont de cette époque)

Thème : "Ils ont des yeux pour voir et ne voient pas" (Ez 12, 1)

Après avoir ruminé les textes bibliques, je me sens un peu comme un mal voyant qui doit s’adresser à d’autres handicapés de la vue. Suis-je, sommes-nous, conscients d’être tous atteints d’une certaine cécité spirituelle et morale ? Ce qui, en définitive, est pire encore que la cécité physique. "Ceux qui ne voient pas, ai-je lu dans la revue de l’Oeuvre Nationale des Aveugles, sont regardés comme les êtres les plus malheureux de la terre ! Une image démentie par les faits, puisque bon nombre de non voyants ont réussi à trouver le bonheur, et même un vrai bonheur".

Il est vrai que la beauté, par exemple, peut se découvrir et s’apprécier, sans rien voir, par la musique, notamment. Ainsi, on a pu écrire de Mozart, notre invité d’honneur ce matin, qu’il a, durant toute sa vie semée d’épreuves, "célébré la beauté d’un monde où sa foi chrétienne ne voyait que le pâle reflet d’un au-delà lumineux ". (Liliane Léotard). Heureux donc, les artisans, les artistes du beau, du bon et du bien. Ils sont appelés messagers de Dieu. Ce sont des anges de lumière. Ils viennent tout transfigurer. Pour les aveugles aussi. Même si un grand poète, qui n’a cessé d’aspirer ardemment à la lumière, a écrit que "Tout Ange est terrible". (Rayner Maria Rilke).

Les extraits bibliques de ce dimanche nous apprennent d’ailleurs que les prophètes utilisent constamment un langage à deux niveaux. Ainsi, ils se préoccupent toujours de leur peuple, et donc de ses faiblesses. Un peuple "aveugle quoiqu’il ait des yeux", disait Isaïe (Is 43, 8). "Ils ont des yeux pour voir et ne voient rien" , répétait Ezéchiel (12, 1). Ce que rappelle l’évangile de Luc, en citant Isaïe : "Le cœur de ces gens-là s’est épaissi. Leur oreille est durcie et leur regard terni. Ils ont peur de voir de leurs yeux, d’entendre de leurs oreilles, et de comprendre de leur esprit. Qu’ils changent donc leur cœur et je les guérirai, dit le Seigneur". (Ac 28, 27-28).

Souvenez-vous des interpellations vigoureuses de Jésus aux "scribes et pharisiens hypocrites". Il les accusait carrément d’être des "guides aveugles qui ont arrêté au filtre le moucheron et avalé le chameau" ! Ils avaient cependant le regard perçant pour déceler et dénoncer les moindres infractions aux 613 commandements de la Loi.

Voyez la première lecture. Elle nous a renvoyés à une époque où le royaume de Juda courait aveuglément à la catastrophe. Jérémie a donc invité ses concitoyens à ouvrir les yeux. "Vos insouciances, vos bêtises et vos infidélités, vous mènent tout droit au désastre". Et de fait, ces aveuglements se traduiront en une succession de drames politiques, sociaux, religieux, militaires, et finalement par un demi siècle d’exil.

C’est dans ce contexte de malheur et de désespoir, que Jérémie a prêché l’espérance. Il a pressenti que si ses compatriotes tenaient bon dans la confiance et la foi, Dieu les délivrerait, comme il avait délivré leurs ancêtres de l’esclavage d’Egypte. D’où, la vision anticipée de ces milliers de déportés, enchaînés, épuisés, parfois même aux yeux crevés, qui retrouvent la lumière de la liberté. Même les aveugles verront !

Les textes évangéliques des dimanches précédents nous ont déjà montré Jésus dénonçant la cécité spirituelle de ses disciples et de l’élite des croyants. Généreux, les Douze appelés le sont. Leur foi semble ardente. Ils ont reçu leur formation de Jésus lui-même. Et cependant, ils restent encore enfermés dans les ténèbres de leurs vues personnelles trop étroites, égoïstes et intéressées.

Rappelons-nous ces mêmes disciples, stupéfaits, quand Jésus leur affirme que la richesse peut empêcher un croyant d’entrer dans le Royaume de Dieu... Et il prend comme exemple, à ne pas suivre, un fidèle observant de la Loi, séduit par le prophète de Nazareth. Et qui, malgré cela, restera figé sur le bord de la route, empêtré dans le filet de ses propriétés et de ses comptes en banque.

Aujourd’hui, Marc poursuit avec une leçon de catéchèse sur la foi. Il part d’un fait divers. Celui d’un mendiant aveugle. Un handicapé physique et social. Un exclu, perdu, face à une foule avide de voir le prophète-vedette. Cet homme éprouvé, qui vit dans les ténèbres, n’a aucune chance de pouvoir arriver au premier rang pour solliciter le guérisseur. Mais il ne manque pas de caractère. Son objectif ? demander la lumière. Il souhaite voir clair. Et il croit dur comme fer que Jésus peut lui rendre la vue.

En criant "Fils de David ", Bar-timée fait déjà un acte de foi remarquable. Car ce nom est précisément celui donné au Messie, annoncé depuis des siècles par les prophètes et attendu par le peuple d’Israël comme Roi Sauveur. L’aveugle reconnaît donc Jésus comme envoyé de Dieu. Non pas avec les yeux du corps, mais avec ceux de l’esprit. Son regard intérieur est déjà un regard clairvoyant... Et voilà que Jésus, brusquement, s’arrête. Contrairement à la foule et à ses proches collaborateurs, il a pris au sérieux les hurlements de ce casse-pieds que tout le monde rabroue et veut faire taire... tant il dérange. Aussitôt, la foule obséquieuse et versatile, comme toujours, change d’attitude et encourage cet invité surprise.

Remarquez que Jésus ne lui dit pas : "Sois guéri" ou "Je te guéris". Mais bien : "Ta foi t’a sauvé". Non pas la foi détaillée selon le catéchisme, mais bien une confiance totale en Jésus. Ce qui est la première condition, la première étincelle de la foi. C’est bien cette foi-là qui provoque le dessillement des yeux, celle qui libère et qui sauve. C’est elle qui donne accès à la lumière et le courage de prendre ses distances envers les richesses terrestres, les tentations du pouvoir et autres mirages trompeurs.. Guérir et sauver sont, chez Marc, pratiquement synonymes.

Bar-timée ne se contentera pas de dire merci, ni de profiter gloutonnement de sa guérison... Les yeux ouverts à la lumière, et le cœur à la Parole du Sauveur, il poussera la logique jusqu’à emboîter le pas à Jésus, pour conformer sa vie à la vision reçue. Il s’engage. Ce qui est l’attitude du "disciple". Un disciple aux yeux et au cœur grands ouverts. Ce que Jésus n’avait pu obtenir d’un certain riche personnage en bonne santé, pieux pratiquant de la Loi depuis sa jeunesse, mais qui n’avait pas eu le courage de se joindre aux premiers disciples.

Nous voici donc, tous autant que nous sommes, interpellés directement. Car, dans ce petit récit savoureux, c’est bien chacun de nous qui est dans la foule, ou aux côtés du Maître, ou même sur le bord de la route et atteint plus ou moins gravement d’aveuglement spirituel ou moral. Nous ne sommes plus dans un lointain passé, mais dans le présent de ce jour. Ici, maintenant.

"Que désires-tu que je fasse pour toi ?", nous dit Jésus. Qu’allons-nous répondre ? Que tu m’accordes la santé ou la richesse, la réussite, la fin des soucis, une guérison miracle... ou peut-être plus essentiellement : Seigneur, arrache les écailles de mes yeux, de nos yeux. Augmente en nous la foi. Fais que je voie. Nous te croisons si souvent en chemin, dans le métro ou ailleurs, sans te reconnaître. Même à la Fraction du Pain. Alors que nous sommes trop facilement convaincus de notre clairvoyance. Apprends-nous à mieux voir pour mieux aimer et mieux servir.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008