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03/04/2015

Chemin de croix

Chemin de croix

Seigneur Jésus, je ne suis certes pas mandaté par les auditeurs pour te faire part de mes sentiments, de mes interrogations, de mes infidélités, de mes remords et de ma confiance, mais j’espère que ceux et celles qui m’écoutent pourront à leur manière joindre leur voix à la mienne et communier chacun personnellement à tes A-Dieu, ton chemin de croix, ta victoire sur la mort et ton ultime testament.

1e station : Dernier discours

Les juifs, tes compatriotes, qui ont entendu tes derniers discours, ne se doutaient sans doute pas de ton angoisse, ni des condamnations et des coups qui allaient t'accabler quelques jours plus tard. Nous, aujourd’hui, nous connaissons la suite : Après tous ces discours, tu as dit : "La Pâque tombe dans deux jours. Et le Fils de l’Homme va être livré pour être crucifié". Mais avant de confier ce secret à tes disciples, tu as parlé à la foule. Et en guise d’A-Dieu, tu leur as parlé de ton retour glorieux, sans faire allusion à tes souffrances, à ton isolement de condamné à mort. Déjà peut-être.... tu songeais que, parmi ceux qui prendraient la relève, d’autres toi-même, beaucoup seraient eux aussi crucifiés et abandonnés.

Je comprends très bien que tu n’as pas besoin de ma compassion ni de mon émotion. Je t'entends déjà dire : "Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous-même et sur vos enfants !".

Je t'entends aussi me dire ce que Matthieu met dans ta bouche dans la scène du grand jugement final : "J’ai eu faim, vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, vous ne m’avez pas accueilli ; nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; malade ou prisonnier, et vous ne m’avez pas visité. En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous ne l’avez pas fait à l’un de ces petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait ! ".

Seigneur, j’ai bien entendu ta parole, et je me sens singulièrement interpellé. Je regarde ma vie et mes œuvres. Je puis certainement mieux être et mieux faire.

2e station : Les dés sont jetés

Voici le dernier repas. Les invités sont bien là, tous présents. Tu peux les compter, les dévisager, poser sur chacun ce regard de profonde amitié qui les avait transformés un jour en disciples itinérants. Jean est là, l’ami de cœur et d’âme. Pierre, le premier collaborateur. Judas, le trésorier. Et tous les autres... Mais ce qu’ils sont tendus, et inquiets de tes premières paroles : "L’un de vous me livrera. Le Fils de l’Homme s’en va. Mais malheur à cet homme là, par qui le Fils de l’Homme est livré ! " (Mt 21, 24-26). Mais les dés sont jetés. La croix la plus lourde vient de tomber sur tes épaules. L’un des Douze a accepté du fric pour te livrer. C’est la porte grande ouverte au désespoir, à la haine, à la panique. Mais aussi l’heure que tu choisis pour rester parmi nous : "Maintenant, le Fils de l’Homme a été glorifié et Dieu a été glorifié en lui. Dieu aussi le glorifiera en lui-même et le glorifiera bientôt." La Passion est définitivement engagée. Et tu célèbres déjà sa victoire.

Ces heures de souffrances qui s’annoncent ne sont en quelque sorte qu’un passage. La mort est une porte, mais une porte est faite pour être franchie et dépassée. Tu es à quelques heures d’un supplice. Et c’est d’espoir que tu entretiens tes disciples : "Vous êtes tristes, mais je vous reverrez et votre cœur se réjouira de votre joie. Nul ne pourra vous la ravir."

Evidemment, je n’étais pas au dernier repas. Mais je participe à celui d’aujourd’hui qui en fait mémoire. Mais ai-je bien compris ce sacrement du frère qui nous invite à l’humilité et à l’unité ? Ai-je bien compris le signe et la leçon du partage et celui du lavement des pieds, qui nous invitent à regarder vers le bas, vers les faibles et les pauvres ? Et plus bas encore, précise Jean Vanier, vers les exclus et les marginaux ?

3e station : Jésus s'en va, mais il reste

 

Voici Judas parti, le repas continue. C'est le moment où tout craque. C'est l'heure de la division, du doute, l'heure du scandale religieux. Le Maître, le Bon Pasteur, va tomber sans résistance, être livré par un homme à d'autres hommes, bavant de jalousie et de haine, être livré alors que tous attendaient un triomphe…

Les disciples vont perdre leur courage et même la foi pour quelques temps. Je les comprends. Mon courage et ma foi n'ont pas besoin de chocs si violents pour être ébranlés.

Mais c'est aussi l'heure de l'amour véritable, le moment choisi pour laisser un signe, non seulement une parole, un souvenir, mais une nourriture, une Parole de Pain, la Parole incarnée et mangeable. Ceux qui aiment Jésus ne pourront plus l'entendre, ni le voir, ni le toucher, mais bien le manger sous forme de pain qu'il a béni : "Ceci est mon corps… Faites ceci en mémoire de moi."

Au moment de tout quitter, Seigneur, tu vas réaliser le vœu le plus profond et le plus absolu de l'union de deux êtres, ce désir d'amour étouffant qui fait dire : "Je voudrais te manger".

Ce vendredi saint, je n'ai pas tellement à me souvenir de l'échec apparent, de ton départ vers la mort, mais bien de ce Pain disponible, de cette présence actuelle, de cette intimité possible avec le Christ mort mais ressuscité, disparu mais toujours présent, vaincu et sans cesse victorieux.

Seigneur, fais que je croie, fais que je mange, que je communie, fais que j'aime !

4e station : Reniement de Pierre

 

"Seigneur, si tous se sont scandalisés à ton sujet, moi je ne le serai jamais ; dussé-je mourir avec toi, non je ne te renierai jamais !". C'était hier.

Aujourd'hui, c'est le tribunal, le Maître menottes aux poignets, la superbe du juge, la foule des opportunistes brayant leur curiosité. Et là dedans le pauvre Pierre, dépaysé et déchiré : "Je ne connais pas cet homme", puis il se mit à jurer avec force imprécations : "Je ne connais pas cet homme !"

Mais au fond, pourquoi m'arrêter à cette trahison ? Pierre a trahi, c'est vrai, Pierre a pleuré, Pierre a été pardonné, Pierre a cru au pardon, il a reçu les clés du Royaume et la houlette du pasteur. Pierre est mort pour son Seigneur sans un mot de regret.

Mais moi, aujourd'hui, ne suis-je pas au stade de cette trahison et pas encore à celui de la conversion ? … Monsieur, je ne vous connais pas ! Sans doute, j'ai promis bien des choses dans ma vie, des professions de foi et des credos… J'ai le Christ en croix dans mon bureau et saint Christophe au porte-clé de ma voiture. Mais oui, je connais l'Evangile ! J'ai même toute la Bible, reliée en cuir de mouton. J'ai les disques des béatitudes et deux prêtres dans ma famille !

Le Seigneur ? Oui, je le connais ! Il a vécu, il est mort, il est ressuscité, il est assis à la droite du Père, bien invisible et bien silencieux. Il y a sans doute sa Parole vivante, son Eucharistie, mais vous savez, le temps… On dit même qu'il est présent dans les petits, les affamés. Et j'ai des richesses en dépôt, une santé robuste. Je n'ai ni faim ni soif, même pas de justice. Alors, vous voyez, tous ces minables, ces sous-développés, non, vraiment, je ne les connais pas. Monsieur, je ne vous connais pas !

… Ecoutez un instant : le coq vient de chanter !

5e station : Le procès du siècle

 

Arrêté par le tribunal religieux sous l'inculpation suivante : "Excite la nation à la révolte, empêche de payer les taxes à l'occupant, se prétend roi."

Si ce n'était pas dramatique, on aurait envie de rire. L'homme de la paix, l'homme du pardon, l'amour en chair et en os devant ses juges, oui devant ses juges, des marionnettes plutôt, qui se prennent au sérieux, des cœurs durs, des intelligences bornées, des susceptibilités froissées, qui vont décider, trancher, condamner. Ils étaient de bonne volonté, mais ils avaient peur, peur des cris de la foule, peur des dénonciations en haut lieu, peur de perdre leur place. Pilate s'est lavé les mains, il a ouvert son parapluie.

Si nous avions été là, la situation aurait été toute autre évidemment ! Nous aurions réclamé, fait des pétitions et des démarches. Nous aurions refoulé les accusateurs, le Juste ne serait pas mort…

Mais nous restons, nous, des accusateurs, des peureux, des juges qui se lavent les mains.

Ta Parole, Seigneur, nous la condamnons, nous la reléguons dans l'oubli et le silence. A la messe, quand tu la proclames, nous rêvons. Quand tu veux nous réveiller, nous bavardons, et souvent nous ne sommes même pas là, car tu parles peu et nous sommes souvent en retard. Ton corps ? Nous le méprisons parce que nous le laissons là, sur la table, comme des miettes sans valeur. Nous communions si peu. Ton pardon ? nous n'avons guère le temps de le rencontrer, les affaires nous prennent. Nous sommes de bonne volonté, mais nous nous lavons les mains et notre parapluie est très souvent ouvert.

Les accusateurs d'aujourd'hui : c'est nous !

6e station : Le chemin de la mort

 

C'est la procession d'un corps sanglant sous les huées des partisans d'hier, devenus les loups d'aujourd'hui.

Les guéris sont là : hier, ils étaient muets ou paralysés. Aujourd'hui ils courent le long du cortège et ils crient : à mort ! Ils ont retrouvé leurs jambes et une voix puissante. Le Seigneur peut disparaître.

Et les pardonnés ? présents ! Leurs péchés ont été remis, leurs plaies guéries, leurs démons dispersés. Mais eux ne pardonnent pas, ils accusent, ils condamnent celui qui est sans péché et sans démon.

Marie est là aussi; perdue dans la foule, perdue dans son silence, perdue dans son calvaire. Déchirée, torturée, elle reste débout, fidèle au Fils étrange. Modèle de foi, modèle d'amour, modèle d'espérance : elle croit, elle garde confiance.

Rien ne pouvait arrêter la montée. Le corps est fixé au bois, la croix dressée et livrée en spectacle, les vêtements partagés. Le Christ, seul, devant le mystère de l'abandon de Dieu.

Il y eu cependant un pourquoi, une question d'angoisse, aussitôt arrêté par un autre mot : "Tout est achevé". La mission est accomplie. Le Père est connu. Le commandement nouveau a été proclamé, l'espérance semée.

Tout cela, c'est un souvenir, une souffrance passée. Aujourd'hui, le Christ est ressuscité ! Mais aujourd'hui, c'est à moi et à vous d'annoncer le Père, de vivre le commandement nouveau, d'être un signe visible d'espérance. A vous comme à moi de porter la croix du don, la croix du partage, la croix de la charité, la croix du pardon. C'est à notre tour de donner notre vie, pas d'un seul coup, mais jour après jour, pour que la Bonne Nouvelle soit répandue, les personnes plus unies, le Royaume constitué par toute la terre. Et qui passé par cette porte, vivra.

7e station : les disciples d'Emmaüs

 

Nous sommes tentés de rester figés devant la croix, d'être comme les disciples qui s'arrêtèrent sur la route d'Emmaüs, le visage morne, pour expliquer à un étranger ce qui était advenu de Jésus. "Nous espérions, disaient-ils, que ce serait lui qui délivrerait Israël, mais avec tout cela, voilà deux jours que ces choses sont passées… ". On laisse tomber les bras. Echecs, désillusions : le rêve s'envole.

Alors, l'étranger leur dit : "Esprits sans intelligence, lents à croire, et il leur interpréta les Ecritures". Seigneur, je vois d'ici les deux disciples. A plat, le courage sous zéro, une foi à ne pas soulever une plume. C'est d'ailleurs, souvent, notre portrait.

Mais ils ont fait une chose remarquable, sans te reconnaître. Ils ont accepté les reproches, reconnu leur aveuglement. Ils ont écouté tes explications avec un esprit curieux, une volonté de comprendre, et déjà une volonté de conversion. Plus fort encore : au moment du départ, ils ont amorcé une grande espérance : "Reste avec nous". Et, après la fraction du pain, à ce geste de partage et de communion, ils t'ont reconnu : "Notre cœur n'était-il pas déjà brûlant au-dedans de nous quand il nous parlait en chemin ?".

Les disciples, dont nous sommes, n'ont guère changé. Notre confiance en Jésus Christ est fragile. Un échec, une impression, une souffrance un peu lancinante, et notre foi se décompose. Quand le Christ nous parle durement, nous nous cabrons, nous discutons, nous avançons des arguments personnels qui camouflent bien mal notre orgueil.

Et cependant, Seigneur, tu passes sans cesse, tu nous croises souvent en chemin. Ta Parole s'exprime, tu cherches notre intimité. Tu veux nous pardonner, nous envoyer. Mais entre les disciples et nous, il y a une différence. Nous ne disons pas souvent : "Reste avec nous". Et, faut-il l'avouer ?, notre cœur, quand tu parles, n'est guère brûlant.

8e station : L'éclatement des forces

 

"Si le grain ne meurt, il ne porte pas de fruit". Il doit se briser, pourrir; et le petit germe de vie va crever le sol, souffrir la croissance, lutter, accomplir sa mission, créer des feuilles et cacher les nids d'oiseaux, créer des fleurs et apporter la joie, créer des fruits et apaiser la faim.

Il est encore facile aujourd'hui de se tenir au pied de la croix avec un air penché, facile aussi de chanter des mots joyeux en l'honneur de Jésus Christ ressuscité, comme il est facile de se battre en lisant des romans, de libérer la patrie en fêtant l'armistice, de se croire presque un héros en saluant le soldat inconnu. Oui, tout cela est facile. Cela ne coûte rien. Le cœur est satisfait, la conscience apaisée. Le devoir semble accompli, mais tout reste à construire et le message reste à transmettre.

Ce qui est gênant pour notre paresse, c'est que le Christ ressuscité ne s'est pas contenté de retrouver la vie. Il est mort crucifié, nous le savons. Il est aussi ressuscité. C'est plus important, mais nous l'avons un peu oublié. Et après ?

Après, Jésus a donné rendez-vous à ses disciples. Il nous a donné rendez-vous aujourd'hui. Eux, c'était sur une montagne de Galilée. Nous, c'est assis près d'un poste de radio… Mais le public, au fond, est le même. Les uns, dit l'Evangile, se prosternèrent, d'autres doutèrent. Le message, lui, est identique. Et je vous supplie de l'écouter avec l'angoisse de l'amour et la fermeté d'une volonté qui veut être bonne : "Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc. Et de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous pour toujours, jusqu'à la fin du monde".

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008

(Radio-télévision catholique belge, vendredi saint 1964)

10:00 Publié dans Passions | Lien permanent | Commentaires (0)

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