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04/10/2016

Homélies du 28e dimanche ordinaire C

 Deux homélies du 28e dimanche ordinaire C

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19

Les deux récits que nous propose la liturgie de ce dimanche sur la guérison de lépreux datent respectivement de 28 et de près de 20 siècles. Nous ne sommes vraiment pas dans l'actualité. Nous vivons d'ailleurs dans des conditions très différentes. Ce qui ne facilite pas la perception que nous pouvons avoir du message émis par cet événement symbolique et de la leçon universelle concernant le devoir de reconnaissance : "Il faut apprendre à dire merci", ce qui n'est pas inutile à rappeler. D'autant plus que l'eucharistie est précisément, par définition, un merci, une action de grâce, une démarche de reconnaissance pour les purifiés que nous sommes.

Les textes bibliques vont beaucoup plus loin. Mais que pouvaient-ils bien signifier pour les auditeurs de l'époque ? La lèpre faisait partir d'un fléau ordinaire, mais elle est également auréolée d'un symbole religieux. La lèpre du corps était, sinon la preuve, au moins le reflet, d'un cœur pourri par le péché. De par la loi, le lépreux est exclu de la communauté et même, ajoute-t-on pieusement, exclu du royaume de Dieu. Ces pauvres parmi les plus pauvres sont donc interdits de Temple, interdits de culte, interdits de séjour dans les lieux habités, obligés d'avoir les cheveux dénoués et de crier "impur !" quand ils rencontrent quelqu'un. C'est la loi. Les lépreux sont totalement exclus de tout.

Et que dire d'un lépreux samaritain ? Pour les pieux croyants d'Israël, ces gens, un ramassis de fils d'exclus, sont considérés comme des hérétiques, des schismatiques, totalement infréquentables. Tous impurs. Imaginez un Samaritain, citoyen d'une région maudite, qui de surcroît est un véritable lépreux ! Le marginal par excellence. C'est celui-là, le seul sur dix, dont Jésus va faire l'éloge, le seul homme de cœur, le seul qui a compris Jésus. Le seul qui accèdera à la véritable foi.

Pour les croyants juifs de l'époque, il y avait de quoi être vexés, jaloux, irrités, scandalisés. Première leçon, tant pour hier que pour aujourd'hui : manifestement, Jésus n'entre pas dans les vues racistes de ses contemporains. Ces exclusions, même légalisées, lui sont insupportables.

Alors, que fait-il ? Il viole un tabou en s'approchant d'un lépreux. Il enfreint un règlement, il rompt avec des habitudes sociales et religieuses traditionnelles. Par contre, il respecte la loi en envoyant les lépreux chez les prêtres, pour un rite de purification qui leur permettra positivement d'être réintégrés légalement dans la communauté d'Israël. Les neuf pratiquants juifs font la démarche, ils la connaissent. Ils font totale confiance aux rites, sans se préoccuper de celui qui purifie et sauve. Ils empochent le gros lot, sans se retourner vers le bienfaiteur. Ils vont pointer chez les prêtres et recevront un certificat de bonne santé, ce qui leur suffit.

Le Samaritain, lui, ne connaît pas ces rites. Il fait d'ailleurs demi-tour. Mais il a ressenti sa guérison comme un signe, comme un appel. C'est la personne de Jésus qu'il voit au cœur même de l'événement. Quelqu'un s'est révélé à lui, il s'agit de lui répondre pour aller plus loin. Le seul des dix à faire une démarche de foi. Or, c'est la foi qui sauve et purifie, même quand elle ne guérit pas les malades.

Une fois de plus, ce récit symbolique illustre ce que Jésus n'a cessé de constater et de dénoncer de son vivant. Les Juifs, jusqu'aux plus pratiquants et les plus pieux, sont sûrs de leurs droits et satisfaits d'un légalisme et d'un ritualisme qui leur donnent bonne conscience. Or, montre Jésus, ce sont bien souvent les exclus, les marginaux de la société ou du Temple, qui se montrent le plus souvent disponibles à la Parole de Dieu et à la grâce.

Qui a le beau rôle dans le récit biblique de la première lecture ? Naaman, général d'une armée ennemie, fera confiance à la parole du prophète après avoir beaucoup rouspété. Il sera purifié de cœur et d'âme, jusqu'à faire un acte de foi au Dieu unique. Un purifié de la lèpre spirituelle, qui sépare les êtres humains les uns des autres.

Mais les histoires racontées par les deux Testaments disent une autre histoire possible, en d'autres lieux et en d'autres temps, c'est-à-dire les nôtres. Or, c'est l'aujourd'hui de l'incarnation qui importe. Son actualisation. Et non pas une admiration romantique pour des merveilles du passé, qui risquent de ne rien changer à notre vie, alors que nous sommes sans cesse appelés à nous convertir.

On pourrait certes évoquer la scène émouvante de François d'Assise embrassant un lépreux . Aujourd'hui, vous n'en croiserez pas au sortir de l'église. Mais ce qu'il faut bien retenir de la vie de François, c'est qu'avant sa conversion, la seule vue d'un lépreux le faisait fuir, tant sa répugnance à leur égard était grande. Ils le dégoûtaient, comme il le reconnaît lui-même dans son testament. "Ce fut le Seigneur qui me poussa à aller vers eux. Je le fis et tout fut dès lors changé". Il venait de voir dans le lépreux toute la pauvreté du monde. Il découvrait l'importance de ce qui est petit, faible et souffrant.

Pour nous, la vraie et importante question est de savoir qui sont les lépreux d'aujourd'hui. Où se trouvent les Samarie modernes ? Quels sont les excommuniés et les exclus de notre société, de notre Eglise, de nos communautés, de nos pays ? Quels sont les exclus de notre développement, les marginaux de l'Eglise ? Ne les trouve-t-on pas parmi les sans-patrie, les sans-logis, les sans papiers ? Et d'autres encore qui nous font peut-être changer de trottoir.

Que ferions-nous, par exemple, si un groupe de réfugiés, déguenillés, affamés, sans papiers, repoussants pour la vue et l'odorat, venait, en plein hiver glacial, chercher refuge dans notre oratoire ou dans l'église ? Quelle serait notre réaction ? Quelle serait, en définitive, notre réponse évangélique ? La question nous donne l'occasion de nous demander, en conscience, quels sont les lépreux et les Samaritains d'aujourd'hui, pour que nous soyons prêts à actualiser et réactiver l'évangile.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008

 Homélie du 28e dimanche ordinaire C

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19

(Prononcée en 2001 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles),dans le cadre des messes festives, dites des Artistes. Thème : "Du culte de la lettre à la connaissance du coeur". Les événements cités sont de cette époque)

Nous venons d'entendre proclamer deux très vieilles histoires quelque peu semblables. Il ne s'agit pas d'extraits représentatifs d'un catalogue d'antiquités. Ces récits sont en réalité bien actuels. "Cela est arrivé près de chez vous", comme dans le film de Benoît Poelvoorde. Et même arrivé chez nous. Car le vigoureux message des poètes de la foi, inspirés d'en haut et du plus profond de l'être, sont toujours contemporains de ceux et celles qui les entendent.

Des dizaines de siècles avant Jésus-Christ, les habitants de la Syrie et ceux d'Israël, ne vivaient guère en meilleurs termes que ceux d'aujourd'hui. D'un côté, des adorateurs d'idoles, de l'autre les fidèles au Dieu unique, très respectueux des lois et coutumes sacrées. Il est vrai que les châtiments divins, présentés à l'époque, sont terribles. Ainsi, la lèpre, et tout ce qui y ressemblait de loin ou de près, étaient même devenus le signe d'une punition de Dieu. Le droit canon de l'époque en avait fait une catégorie d'impureté et d'exclusion religieuse et sociale. Voici donc des malades réduits à l'état de parias. Des intouchables. Des repoussoirs. Ainsi, une loi d'amour et de miséricorde avait été peu à peu pervertie en source d'exclusions.

On peut imaginer sans peine le trouble et la colère de pieux croyants, quand un prédicateur de renom, vient contester cette rigueur. Jusqu'à prendre pour modèle de conversion et de foi, un "galeux", étranger à la religion et à la nation, général ennemi de surcroît.

Ce fait divers biblique, épinglé par la liturgie de ce dimanche, acquiert d'autant plus de force exemplaire, que Jésus l'a repris à son compte cinq siècles plus tard. Un jour du Shabbat dans la synagogue de Nazareth, le village de sa jeunesse. Il était venu pour commenter l'Ecriture, l'actualiser, l'incarner. Annoncer la Bonne Nouvelle essentielle d'un amour sans frontières. Il ne trouve que des fidèles pratiquants, avides de miracles. Envieux et jaloux de ce qu'avaient déjà reçu de Jésus les gens de Capharnaüm. Une ville pleine d'étrangers. Le comble ! Et nous alors ? Fais donc ici, dans ton patelin, tout ce que tu as accompli là-bas.

Mais aucun prophète n'est bien accueilli dans sa patrie. Et Jésus de citer précisément l'exemple d'Elisée. Aussitôt, tous ces bons croyants, si respectueux du Shabbat, frémissent de colère, se lèvent et poussent Jésus hors de la ville avec l'intention de le tuer. Ne soyons pas étonnés, car l'incroyance des croyants, aggravée par le péché par excellence de l'ignorance et de l'inconscience, avertit Lanza del Vasto, conduit à la violence, et peut aller jusqu'au meurtre. C'est pourquoi, cet apôtre de la non-violence, dont on vient de célébrer le centenaire de la naissance, enseignait que toute violence, même verbale, même mentale, même dissimulée et déguisée, doit être éliminée de notre vie religieuse.

Voici maintenant dix intouchables face au jeune prophète de Nazareth : neuf juifs - un étranger, ennemi héréditaire, hérétique de surcroît. Ils n'en sont pas moins étonnamment solidaires. La maladie, la misère, la honte, l'exclusion radicale, tant sociale que religieuse les ont rapprochés. Unis dans la détresse, ils le sont aussi dans l'audace à briser le tabou d'une prise de parole interdite. Solidaires encore dans la confiance en ce guérisseur dont on dit des merveilles. Mais, que va faire Jésus ? car la Loi est la Loi. Il n'est pas venu pour l'abolir, mais pour l'accomplir. Et bien, il va la respecter. Comme il le fait chaque fois qu'elle favorise la miséricorde, le pardon, la réconciliation, la justice et la paix. En même temps, il s'en affranchit, comme chaque fois que l'esprit de la Loi est manifestement déformé ou trahi par des prescriptions tatillonnes, voire même inhumaines. Une attitude contestataire qui ne manque pas de faire des vagues. Car il est plus rassurant et plus confortable de cultiver des automatismes religieux - d'évoquer la fidélité à des traditions - de respecter la lettre des règlements, commandements, rites et dévotions - que d'en rechercher le sens profond, leur but ultime et leur chemin d'incarnation dans l'aujourd'hui du temps... Rappelez-vous, sur la route de Jéricho, l'histoire de cet homme, tel aujourd'hui la victime d'un car jacking, jeté dans le fossé. On y voit Jésus préférer absolument la démarche de compassion humanitaire et la généreuse sollicitude d'un Samaritain hérétique au légalisme scrupuleux, désincarné et inhumain, de deux fonctionnaires du Temple.

Et parmi les dix repoussoirs s'adressant à Jésus, qui est l'authentique croyant ? qui sera le totalement purifié ? sinon le canard boiteux, celui qui ne possède ni la carte du parti, ni le passeport national, ni la crédibilité de l'orthodoxie ? Mais pourquoi ? Oui, pourquoi ? Tous avaient manifesté une extrême confiance, tous avaient suivi immédiatement les recommandations du prophète. Ils allaient "pratiquer" les démarches traditionnelles pour obtenir un certificat de guérison légale. Au risque, comme toujours, "de faire disparaître le but dans le moyen". (Urs von Balthasar).

En cours de route ils furent tous guéris. Seul l'hérétique fait demi-tour en chantant sa gratitude à pleine voix. Quel contraste entre ces réactions de reconnaissance et celles des neuf autres. Satisfaits d'être en règle, ils ont "empoché le don, et tout aussitôt oublié le donateur". A l'instant même, ces ingrats disparaissent de l'évangile, guéris de corps mais pas encore d'esprit. "Ta foi t'a sauvé", s'entend dire l'unique reconnaissant. Le voici totalement purifié, libéré de cœur et d'esprit, spirituellement guéri. Un homme nouveau. Le Samaritain ne s'était pas contenté d'accomplir un devoir rituel comme on irait pointer. Il a perçu l'essentiel et pris conscience que sa guérison n'était pas un dû ni le paiement d'une récompense. Sa réponse de confiance et de gratitude a suscité une authentique relation avec Jésus et libéré sa capacité d'émerveillement. Une foi plénière. Dès lors, sa guérison allait devenir plus contagieuse que sa maladie. Il en deviendra à son tour guérisseur, libérateur. Voilà bien un homme eucharistique.

C'était hier. C'est encore aujourd'hui. Il y a tant d'autres lèpres. Elles s'appellent la misère, la faim, l'égoïsme, la guerre. Sur nos routes et même dans nos rues, nous croisons les nouveaux lépreux, les exclus de notre temps. Exclus de la société d'abondance, de la réussite, de l'argent et du plaisir. Exclus de leur pays, de leur travail, de leur famille, de leur Eglise. Exclus du minimum vital. Et j'en passe... Comme Jésus, soyons d'abord compatissants.

Et nous ne sommes pas désarmés. Comme le disait encore Lanza del Vasto, cet artiste chrétien, poète, écrivain, musicien : "Si tu désapprouves la guerre, ne serre pas les poings. Si tu désapprouves les contraintes et la misère, dépouille-toi librement".

Nous voici donc invités à sortir de notre somnolence et pressés à faire eucharistie. Car l'eucharistie, c'est d'abord une Parole de Dieu à entendre et à écouter, à manger et à ruminer pour s'en laisser imprégner. C'est cette Parole qui guérit et sauve en profondeur. Une Parole qu'on ne peut pas enchaîner, nous a rappelé saint Paul. C'est un trésor de richesse et de lumière qui vaut bien notre joyeuse reconnaissance. Une action de grâce, soutenue aujourd'hui par l'enthousiasme des musiciens de l'Echo des Charmilles. Nous allons partager leur amour de la musique et leur volonté de faire du beau, donc du bien et du vrai. Car la musique parle admirablement à notre cœur et à notre âme. Nous rendrons grâce à Dieu, par Jésus-Christ, notre Seigneur. Le Seigneur de la Vie. Mais l'action de grâce n'est pas qu'une prière ni une célébration. Elle est essentiellement une action. Quels risques sommes-nous disposés à prendre, non pas pour copier, mais pour ressusciter l'Evangile, pour l'inventer aujourd'hui dans des situations nouvelles ? (M. Bellet) Alors, en ces temps de toutes les violences, comme le Samaritain, nous pourrons devenir à notre tour guérisseur, pacificateurs, libérateurs. Sinon, que veut dire "communier à Jésus-Christ" ?

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

  1925 - 2008

 

 

1925 - 2008

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