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16/02/2016

Deux homélies du 2e dimanche de carême C

Deux Homélies du 2e dimanche de carême C

Gn 15,5-12,17-18 ; Ph 3, 17 - 4, 1 ; Lc 9, 28b-36

Ouvrez le journal, suivez les dernières nouvelles sur l'écran de télévision, et voici qu'on nous offre chaque jour de multiples raisons de désespérer… Des atrocités de tous genres, des accidents en chaîne, d'incroyables injustices, ou la maladie qui nous menace, le chômage qui traumatise, des difficultés personnelles ou familiales, dont on ne voit pas la fin… Et Dieu semble totalement indifférent devant cette montagne de malheurs.

C'est alors que le doute ou l'indifférence s'introduit dans notre cœur et prend racine. Tentation de la méfiance, tentation de laisser tomber les bras.

Mais il y a des exemples contraires. Prenons celui d'Armando Valladares (Cuba), interrogé à l'émission télévisée "Apostrophe" sur ses mémoires de prison… "Comment avez-vous pu supporter toutes ces tortures physiques et psychologiques ? L'espoir de retrouver votre fiancée, votre famille" ? " Ma foi", a répondu l'écrivain. Il aurait pu reprendre le psaume 26 qui nous est proposé aujourd'hui : "Le Seigneur est ma lumière et mon salut. De qui aurais-je crainte ?… Espère le Seigneur, sois fort et prends courage."

Les Hébreux ont connu aussi des heures de découragement et de désespoir. Ils avaient besoin qu'on leur rappelle l'histoire d'Abraham, l'alliance avec Dieu et ses promesses.

Et les apôtres ? Ils avaient laissé familles, maisons, barques et filets pour suivre Jésus. Les voici passés de l'enthousiasme à l'inquiétude, et même au découragement… Pas confortable d'être disciple d'un prophète de plus en plus contesté par l'élite du monde religieux et de la nation. L'avenir, pour eux, était passé du rose éblouissant au noir inquiétant… Et avant d'affronter la dernière étape, la plus surprenante et la plus dure, la plus incompréhensible aussi, ils auront besoin d'un encouragement, de lumière et de force.

Jésus va soulever un coin du voile, leur livrer quelque chose de son secret et leur rendre l'espérance… Et Jésus va prier. Jésus prie, eux, ils dorment. Son message, ses révélations s'appuient sur la prière, sur la communauté, sur la communion avec son Père.

C'est dans la prière que tout prend un sens, même la souffrance et la mort. C'est dans la prière que l'on peut lire la signification de grâce de tout événement, et que l'on devient véritable partenaire de Dieu dans la réalisation de ses projets.

C'est dans cette intimité, dans cette proximité que la prière de demande peut mûrir les projets, les passer au crible de l'Evangile, et se purifier jusqu'à devenir gratitude et disponibilité : "Père, que ta volonté soit faite, non la mienne…". La sérénité en toute circonstance.

C'est à partir d'une certitude profonde et intérieure que Dieu reste Dieu même au-delà de la mort et de l'échec total, que peut se produire une transfiguration intérieure et extérieure, une intense présence de Dieu, un rayonnement inaccoutumé, une extase, une perception de ce qui nous attend au bout du chemin…

Mais il faut passer par la souffrance, veiller et prier pour comprendre le sens de la route. Il y a certes des moments de Paradis, de lumière, de certitude… qu'on ne peut retenir. Des instants, qui sont bonne nouvelle de résurrection et d'espérance, que les chrétiens ne peuvent garder pour eux. Ils ont à tenir bon et à prendre le même chemin que Jésus…

La prière transfigure l'être et l'agir . Elle transfigure la vie, et l'être humain transfiguré est signe du monde nouveau déjà à l'œuvre.

L'ultime recommandation vient du Père… Ecoutez-le ! J'ai mis mon Esprit sur lui. Il apportera au peuple la vérité, dit l'Ecriture.

Ecoutons-le… Il nous dira de prier pour entrer en communion avec le Père et l'Esprit, et en être transfigurés, renvoyés au combat, à l'incertitude de la route, aux obstacles, épreuves et pauvretés qui la jalonnent, pour rayonner la Bonne Nouvelle, et donc faire reculer famine, misère, injustice et violence en s'attaquant aux causes qui ne cessent de les produire.

Prière, dépouillement, partage, les trois inséparables de l'itinéraire spirituel dont le carême est échantillon et modèle.

 

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008

Homélie du 2e dimanche de carême C

 

Thème : "Un avant-goût d'ailleurs"

(Prononcée en 1998 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), l'homélie suivante est marquée par les événements de cette époque. Le thème général de ce carême était " Retrouver le souffle et la liberté de l'Esprit")

Nous aurions tort de ne pas contempler de temps en temps les étoiles. Elles nous font lever la tête. Alors que trop souvent nous avons le nez et les yeux rivés au sol. Ce qui risque de nous faire vivre à courte vue. Par contre, le firmament nous entraîne vers l'infini et son mystère, où se rejoignent l'origine et la fin, l'alpha et l'oméga. Un vide immense, où règne l'Esprit. Un royaume de signes et de silence. Mais un silence habité, comme tous les silences.

Voilà bien un cadre merveilleux pour visualiser une expérience spirituelle et lire en lettres de vie le sens surprenant des événements d'une vie ordinaire. Voire même d'une existence éprouvée, douloureuse et décevante, comme ce fut le cas pour Abraham il y a prés de 4.000 ans.

Abraham ! Un apatride vagabond, et pire que tout, sans enfant. Et voici que durant un exode follement aventureux, ce mendiant d'espérance, ce chercheur de sens a l'intuition d'un Dieu qui non seulement vient à sa rencontre, mais qui le cherche. Non pour le soumettre à la question, mais pour faire alliance avec lui. En faire un fils, un ami, un héritier. Proposition étonnante mais gratuite. Une alliance de cœur et d'esprit... Abraham eut foi dans le Seigneur. Imaginez la transfiguration de cet immigré après une nuit passée au clair des astres.

Jusque-là, c'était l'homme qui, en pataugeant dans le noir et dans une crainte sacrée, était en quête de Dieu. Désormais, la nouvelle religion comprendra que Dieu prend aussi l'initiative de venir à la rencontre des hommes. Pour établir une Alliance. Non de maître à esclave, mais entre partenaires... C'était le début d'un long itinéraire qui est encore le nôtre aujourd'hui. La marche lente de tout un peuple, faite très prosaïquement d'infidélités et de pardons, de chutes et de recommencements. Des zones d'ombre et des zones de lumière. Un itinéraire balisé par des prophètes. Ils viennent très régulièrement claironner les avertissements d'une "Parole sur Dieu", riche de ses conseils et de ses directives. De ses déceptions aussi, de ses encouragements et de ses projets.

Sur les bords du chemin, les pèlerins de la liberté trouvent des publicités alléchantes habilement placées par les idoles et les faux dieux. Saint Paul vient de nous le rappeler en évoquant tous ces gens dont le ventre est devenu leur dieu. "Ils ne tendent que vers les choses de la terre, oubliant que nous sommes tous citoyens des cieux". Citoyens des cieux, oui, vraiment ! Et cependant bien au cœur du monde, mais pas pour s'y installer. Voyez Jean-Claude Barrault dans "L'illusion de l'An 2000", qui met en garde contre la fuite en avant d'un culte aveugle de la modernité et du progrès. Une nouvelle idole parmi les idoles plurielles de l'économie.

Nos 40 jours de carême nous permettent ainsi de découvrir le vrai visage de notre exode. Un pèlerinage de transformation progressive de la chair périssable à la transfiguration définitive de tout l'être. Notre avenir est au-delà de la mort. Mais cet "ailleurs" se construit maintenant au quotidien.

Dans le passé, la connaissance mutuelle des partenaires s'est éclairée. Le peuple des croyants a pris progressivement conscience, et de la présence, et de la proximité de Dieu à notre terre. Et il doit encore aujourd'hui poursuivre sa recherche inlassablement. Jadis, certains ont même compris un jour que Dieu, en Jésus Christ, allait venir habiter lui-même le cœur de chacun et y faire souffler son Esprit qui est l'Amour en Dieu.

Mais si le Verbe s'est fait chair, s'il est venu chez les siens, les siens ne l'ont pas reçu (Jn 1, 11). Le mystère de l'Incarnation, écrit le cardinal Etchegaray, "est, j'ose dire, tout ce qu'il y a de plus brut : c'est un vin sec et non pas un vin doux". C'est vrai ! Tellement sec qu'il râpe notre esprit et notre conscience. D'instinct, nous préférons un Christ purement spirituel, qui pourrait se contenter d'une religion désincarnée. Mais l'Evangile a été annoncé et ne peut être vécu qu'en pleine terre.

Cependant, être disciple d'un Messie applaudi, c'est une chose. Suivre un prophète qui soulève les oppositions, c'en est une autre. Or, les disciples l'entendent avouer qu'il devra beaucoup souffrir, être rejeté, y compris par les prêtres, les théologiens et la hiérarchie religieuse. Jusqu'à être excommunié et même tué. Incroyable ! Et insupportable ! Même si Jésus avait glissé en finale cette explication à première vue inintelligible qu'il ressusciterait le troisième jour.

La même réalité est annoncée, répétée et vécue aujourd'hui. L'Evangile est toujours provoquant et dérangeant. Son incarnation nous heurte de plein fouet. Chacun, en effet, est confronté à l'héroïsme quotidien d'aimer son prochain comme soi-même. De garder aussi confiance et fidélité en Dieu, sachant qu'en définitive, nous sommes destinés à la gloire. Voilà le vrai credo. Un credo incarné. Infiniment plus authentique que celui des formules, même orthodoxes, récitées, proclamées ou chantées.

Nous avons donc besoin de haltes et d'encouragement pour éclairer et nourrir la foi, stimuler l'espérance. Voyez les disciples. Ce jour-là, ce n'était plus l'enthousiasme des barques et filets que l'on abandonne. Des signes étonnants et des succès de foule leur avaient donné des ailes. L'opposition des autorités religieuses et civiles les avait brisées... Et la suite annoncée par Jésus apparaissait comme le désastre d'un échec. Les disciples étaient abattus, déprimés, comme nous pouvons l'être nous-mêmes. Non sans raison.

La transfiguration est venue atténuer leurs inquiétudes, sans pour autant les vacciner contre toute peur et tout découragement. Encore faut-il comprendre que la scène décrite par saint Luc n'a rien d'un reportage. Il s'agit d'une expérience spirituelle, traduite dans le "grand spectacle" traditionnel d'une théophanie. Les mots qui l'habillent sont riches de sens. Mais le code biblique pour les déchiffrer bien souvent nous échappe.

Ici, ce qui importe d'abord, c'est le mystère du Christ et celui de sa prière. Une prière intense. Une prière de cœur. Car c'est "le cœur qui est le vrai lieu de la prière". Le tête-à-tête le plus secret qui soit. Mystère d'une rencontre, d'une harmonie, d'une communion. D'esprit et de volonté. La plénitude d'un instant. Un instant d'accomplissement.

Or, un tel état de feu et de rayonnement intérieur, doit nécessairement transparaître. C'est pourquoi, "le visage de Jésus devint autre", note Luc très discrètement. Ce que traduit très joliment un poème du bréviaire : "Sur son visage un instant passe le reflet d'une gloire inconnue". Ce qui a donné aux disciples un avant-goût d'ailleurs. Ce quelque chose d'inhabituel qui éclaire déjà notre provisoire d'une lueur de définitif.

N'allez pas croire pour autant que les disciples ont compris d'emblée. Ce n'est qu'après la résurrection qu'ils en découvriront le sens. Et encore plus tard sans doute qu'ils prendront conscience eux-mêmes de leur vie déjà transfigurée par la Foi au Christ ressuscité.

Ce qui veut dire que "dans nos vies, marquées par tant d'épreuves et d'échecs, la vraie prière peut nous transformer, nous transfigurer. Tout comme nous transfigure une démarche d'amour, de pardon, de justice et de paix, de solidarité et d'entraide". Car, faut-il le rappeler, la vraie prière, nourrie par la rumination de la Parole est communion à la volonté du Père. Elle l'incarne. C'est ce qui peut donner aux chrétiens "un air sauvé", un "air transfiguré" et donner à leur témoignage l'avant-goût d'un Royaume de Dieu déjà en croissance ici-bas.

C'est ce qui arrive quand des hommes et des femmes de toutes conditions, races et religions, donnent de leur temps, de leurs compétences, de leur expérience et de leurs biens, pour se faire un instrument de l'Amour au service des personnes et des peuples qui sont dans la détresse. Ce qui revient à vêtir le Christ, à l'accueillir, le soigner, le respecter, l'honorer, disait Grégoire de Naziance au 4e siècle. Et comme il avait de l'humour, il ajoutait : Mais pas seulement comme l'avaient fait, du vivant de Jésus, les mages, la femme pécheresse, Joseph d'Arimathie ou Nicodème.

Il y a deux semaines, jour pour jour, un jeune père de famille de retour de l'étranger, me disait presque mot à mot : pendant des mois, j'ai vu dans les bas fonds d'une grande ville de petites équipes d'hommes et de femmes le visage transfiguré par la charité, accomplir des merveilles parmi les sans abri et autres exclus. Ils m'ont donné envie de croire. Je leur dois aujourd'hui ma conversion et mon baptême. Ma vie en a été transfigurée. La nôtre peut l'être aussi. Alors, comme les disciples, nous pourrons poursuivre notre route et nous enfoncer avec confiance dans le brouillard du quotidien.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

1925 - 2008

Commentaires

Car, faut-il le rappeler, la vraie prière, nourrie par la rumination de la Parole est communion à la volonté du Père.

Manifique rappel.

Écrit par : rita rousseau | 06/03/2010

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