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09/02/2016

Deux homélies du 1er dimanche de carême C

Deux Homélies du 1er dimanche de carême, C

Dt 26, 4-10 ; Rm 10, 8-13 ; Lc 4, 1-13

D'un côté : Jésus ; de l'autre : Satan. Un affrontement symbolique entre deux forces radicalement opposées. L'enjeu du combat : la vérité de la Parole de Dieu. C'est la Parole divine que Satan utilise, mais il l'interprète pour la mettre au service de l'être humain et de ses appétits d'avoir et de pouvoir.

 

Jésus, au contraire, se présente comme le révélateur parfait de l'authentique Parole de Dieu. Il ne la détourne pas à son profit. Il évite les trois pièges qui résument, comme le dit Luc, toutes les formes de tentation. Ces tentations qui ont été celles des Hébreux en route vers la Terre Promise, ces tentations qui sont les nôtres. Mais nos réactions et nos réponses n'ont pas toujours la vérité et la qualité de celles de Jésus.

Le carême, c'est un temps favorable, une chance à ne pas manquer pour tester l'authenticité de notre vie chrétienne, la soumettre à l'épreuve et à la critique évangélique.

Pour ceux qui aiment les précisions, il faut savoir que le nombre 40 ne signifie pas 2 x 20. C'est un nombre conventionnel qui, dans l'antiquité, désignait particulièrement le temps nécessaire à la maturité de la vie. Dans l'Ancien Testament, c'est une période assez longue, la durée d'une génération : 40 ans au désert, 40 jours de jeûne, et les apparitions de Jésus ressuscité pendant 40 jours, 40 jours de préparation au baptême, culminant dans l'eucharistie pascale.

Nous avons aussi nos 40 jours de carême. Une période, un temps fort, où nous sommes invités à faire une certaine expérience du désert et à nous détourner de tout ce qui nous masque les véritables biens, une route de purification, de retour vers Dieu, de conversion.

Les tentations de Jésus et ses réponses peuvent nous inspirer bien des réflexions et des résolutions pour aujourd'hui.

Que signifient pour vous, aujourd'hui, les tentations de Jésus ?

Je vous fais partager la méditation et la découverte de quelques personnes qui ont voulu répondre à cette question.

"Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre…". Il est nécessaire, mais il y a des choses aussi essentielles, essentielles pour nous, essentielles pour les autres. L'être humain a besoin de dignité et de respect, de bienveillance et de compréhension. Si nous portons sur les autres non pas le regard intéressé, jaloux ou envieux de Satan, mais le regard de Jésus, qui est l'amour pur, nous serons attentifs aux souffrances d'autrui, souffrances du chômage, souffrances morales, souffrances de la maladie ou de la solitude. Le regard purifié transformera notre action. Notre présence sera réconfort, notre accueil plus chaleureux, notre discrétion encourageante et notre prière authentique.

A la tentation du repli sur soi-même, nous répondrons par notre volonté de partage, autre face du jeûne. Les jeûnes des nourritures du corps, de la variété des plaisirs, de l'abondance des facilités, se convertiront en pain pour les affamés, en nécessaire pour les démunis, en joie pour les accablés. L'aisance matérielle, la richesse et la diversité de nos dons et talents, le capital temps accumulé par les bienfaits de la technique, l'usage des voitures et autres instruments pourront se transformer en services de tous genres.

Ici encore, une tentation nous guette : celle de la vanité, la chasse aux louanges et à la reconnaissance, quand ce n'est pas au pouvoir. Satan risque de brouiller à nouveau notre regard et nos intentions. C'est en contemplant Jésus dans la prière que nous jetterons sur nous-mêmes un regard vrai et purifié, donc humble et réaliste.

Affrontés aux difficultés, à l'avenir menaçant, une troisième tentation nous guette : réclamer, sinon exiger, de Dieu protection, privilège et miracle. C'est tenter Dieu et le mettre à l'épreuve. Jésus n'a jamais fait appel à la protection des légions d'anges. La foi en Dieu nous invite à faire confiance à la vie, et même à l'avenir, à condition de le préparer nous-mêmes, de nous fortifier pour les combats présents et futurs, en nous appuyant sur la force même du Christ, et en le suivant, débarrassés de tout ce qui peut freiner la marche. Nous pouvons compter sur lui, mais il doit pouvoir compter sur nous.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

   1925 - 2008

1er dimanche de carême, C

Dt 26, 4-10 ; Rm 10, 8-13 ; Lc 4, 1-13

Thème : "Une chance à saisir"

 

(Prononcée en 1998 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), l'homélie suivante est marquée par les événements de cette époque. Le thème général de ce carême était " Retrouver le souffle et la liberté de l'Esprit")

 

Savez-vous que dans cet élégant vaisseau gothique, comme dans la plus modeste des églises, l'Esprit Saint peut, sans le moindre avertissement, "tomber brusquement sur ceux et celles qui écoutent la Parole", nous révèlent les Actes des Apôtres (10, 44). Avec, pour conséquence, des tremblements de cœur et des esprits brusquement enflammés.

Chaque assemblée dominicale peut être vécue comme une Pentecôte. Nous n'en sommes pas pour autant convaincus. C'est donc un rappel. Tout à fait d'actualité, puisque cette année consacrée à l'Esprit Saint nous invite à être attentifs à sa présence et à son action. Voilà une première chance à saisir. Il faut en profiter, car il nous arrive trop souvent de ne pas entendre et de ne pas écouter l'Esprit. Or, il se manifeste, discrètement, par des signes. Et nous passons outre sans même chercher à les comprendre. "Dieu était là et je ne le savais pas", titre Stan Rougier (Presses de la Renaissance, 1998).

Savez-vous ? Croyez-vous ? que nous sommes vraiment habités par l'Esprit ?

Toutes proportions gardées, nous sommes ce matin, comme Jésus au Jourdain. Remplis de l'Esprit Saint. Un Esprit qui veut nous conduire, nous pousser, à travers un désert symbolique durant 40 jours.

Tout désert est "un lieu de recueillement et de retour à l'essentiel" (Jean Paul II). Une occasion providentielle pour vivre aujourd'hui, personnellement et en Eglise, quelque chose de l'expérience du peuple Hébreu durant son exode. Et quelque chose de l'expérience intérieure de Jésus. Car lui aussi, parfaitement homme, a été confronté aux exigences de sa mission et à l'épreuve des tentations.

Cette quarantaine, qui nous prépare à la renaissance pascale, est pour nous l'occasion de prier, de descendre en soi, de nous recueillir en présence de Dieu et de son esprit d'amour qui habite l'intime de nous-même. Encore une chance à saisir pour découvrir ce que nous sommes. Car il y a aussi ce que nous croyons être. Et ce que nous voulons paraître.

Voilà un appel pressant à la conversion. Et donc déjà un espoir de transfiguration. Qui que nous soyons, quel que soit notre âge, notre état de santé, nos obligations de tous genres, ce temps nous est gracieusement offert pour reprendre souffle et acquérir cette merveilleuse liberté de l'Esprit qui délivre. Or, nous avons toujours besoin d'être délivrés de certaines chaînes qui freinent notre marche et même nous paralysent. Chaînes de l'habitude et celles de l'ignorance, les chaînes des certitudes aveugles, et donc orgueilleuses. Chaînes aussi de la peur du changement.

Entreprendre une expérience de carême n'est donc pas un simple exercice de piété. C'est une véritable guerre sainte. Les combats menés par les Hébreux et par Jésus ne sont pas de la figuration. Les nôtres non plus. "L'ascèse chrétienne, estimait Rimbaud, est un combat plus dur que la bataille d'hommes".

Ce que les témoignages bibliques nous révèlent, c'est bien l'expérience des trois grandes tentations auxquelles les humains de tous les temps sont confrontés. Les tentations majeures de tout homme, écrit André Thayse, "la puissance économique, la puissance politique, la puissance idéologique et religieuse..." (Luc, l'Evangile revisité, Ed. Racines/Lumen Vitae 1997, p 59).

La première évoque l'appât des biens matériels, celui des nourritures terrestres. Le culte et l'idolâtrie du Mammon de toujours. Le dieu de l'Avoir, de la consommation et de toutes les gourmandises. A tout prix. Même s'il faut en faire payer le prix fort aux plus faibles et aux plus démunis. Pourquoi, en effet, et partout, le fossé ne cesse-t-il de s'agrandir entre ceux qui ne manquent de rien et ceux qui manquent à peu près de tout ?

Parce que, entre autres choses, il existe aujourd'hui une philosophie de l'homme "programmé" par et pour le marché. "L'homme-marché", traduit un économiste, celui d'une époque "où le travail, à tous les niveaux, se voit livré à une pure logique d'intérêt". La vie d'un homme, avouait le personnage cynique d'un film récent, vaut ce qu'elle vaut sur le marché du travail. Rien de plus.

Mais nous savons que l'on peut être "matériellement rassasié et spirituellement privé de finalité, de sens et d'amour". Il y a d'autres faims. Et en définitive, selon l'expression de Jean-Paul II, il y a une "faim de Dieu qui dévore l'homme".

Autre tentation universelle, celle du pouvoir. La détention de la moindre autorité procure une sorte d'ivresse qui rend aveugle, sourd et impitoyable. Une arme qui conduit à tous les compromis pour qui veut s'imposer, dominer, profiter. Y compris à la plus petite échelle de la vie ordinaire. Un pouvoir qui monte à la tête et qui fait oublier et Dieu, et la personne humaine. Nul d'entre nous n'échappe à ce genre de sollicitations insidieuses et quotidiennes. Elles font des ravages dans tous les secteurs. Ce qui crée des situations d'oppression dans les couples et les familles, à l'école, au travail ou dans les cloîtres, dans l'industrie, la politique ou le commerce, dans les nations et dans les Eglises. Le pouvoir, la réussite, le prestige et la gloire m'appartiennent, susurre à nos oreilles l'esprit du Mal. Il suffit pour les acquérir de se prosterner devant lui, fait dire Luc au Démon tentateur.

Même Jésus, ne craignons pas de le constater, a été tenté par un messianisme terrestre et triomphant, que réclamaient ses partisans. "Jésus, sachant qu'on allait venir l'enlever pour le faire roi, se retira à nouveau seul dans la montagne." (Jean). Tentation encore du prestige que procure l'action d'éclat. Transformer, par exemple une pierre en pain. "N'es-tu pas le Messie ?" Alors ! ... Tout comme nous voudrions quelquefois que Dieu envoie des légions d'anges pour mettre fin au massacre des innocents, aux escalades de la violence et de l'injustice. Mais sans vouloir pour autant changer quoi que ce soit à nos propres comportements. Et cette autre tentation millénaire de vouloir mettre Dieu en demeure d'accomplir un miracle. Comme les Hébreux au désert qui en réclamaient : "Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui, ou non ?" (Ex 17, 7). Qu'il le montre ! Perpétuelle tentation toujours actuelle de vouloir chercher preuves et assurances dans les faits merveilleux, les révélations et les apparitions. Recherche bien peu évangélique de l'extraordinaire.

C'est pourquoi, les mystiques nous invitent au "jeûne spirituel". Celui qui nous apprend "à jeûner de l'amour du pouvoir et de la vaine gloire. A ne pas alimenter notre amour propre". A jeûner aussi "de la médisance, de la parole mensongère et peut-être meurtrière", écrit le théologien orthodoxe Olivier Clément. Un jeûne qui "affronte et limite les deux "passions-mères" (que sont) l'avidité et l'orgueil". Invitation pressante enfin à ne pas oublier "la grande tradition du partage, sans lequel le jeûne n'est qu'un pur ritualisme" (La Croix, 24.02.98).

Déjà au 4e siècle, Jean Chrysostome, "la bouche d'or", mettait en garde ses auditeurs : "Vos chiens sont nourris avec soin. Mais, à votre porte, vous laissez mourir de faim Jésus-Christ lui-même." Et que dirait-il aujourd'hui des variétés de menus sélectionnés, offerts aux animaux domestiques. Et il n'y a pas que la porte de nos maisons, il y a celles de nos pays. Sans oublier les multiples faims réelles de l'humanité. "Si la ville est un territoire de crises, il doit être aussi celui des renouveaux, suggère le journal "Sans abri".

Mais il n'y a pas que le temps du carême. Les harcèlements tentateurs que Jésus a eu à subir au début de sa vie publique ont été poursuivis par ses adversaires. Il y aura, comme aujourd'hui encore, les mécontents d'avoir été dérangés dans la quiétude de leurs habitudes et de leurs certitudes définitives. Ils ne cesseront de le critiquer, comme on critique tous les prophètes. D'autres tenteront de le mettre en contradiction avec la Parole de Dieu et les commandements de la Loi. Ils lui opposeront même des paroles de l'Ecriture, exactement comme le Démon au désert. Mais des paroles desséchées par la lettre, rapetissées par l'étroitesse de leur esprit, durcies par l'insensibilité de leur cœur de pierre. C'est toujours d'actualité.

C'est dire qu'aujourd'hui comme hier, une Parole de Dieu, une parole de l'Evangile, une parole du Coran, peut être détournée de sa source et de sa signification, pour être mise au service d'une idéologie religieuse, d'un pouvoir totalitaire.

Jésus, au désert, a été tenté par le Diable. Parfaitement !, disait saint Augustin. "Le Christ a été tenté par le Diable ! Mais c'est toi qui dans le Christ étais tenté. Et c'est en lui que tu es capable de dominer l'esprit du Mal. Reconnais donc que c'est toi qui es vainqueur en lui". Le combat n'est donc pas au-dessus de nos forces. La conversion non plus.

C'est une publicité du moment qui m'inspire cette dernière interpellation synthétique. Cette pub chante les mérites de l'Exposition Batibouw, qui vient de s'ouvrir et qui ambitionne d'être sur le plan matériel ce que nous pouvons dire du Carême sur le plan spirituel : "Le grand rendez-vous annuel de la construction...". Ajoutons-y (du Royaume de Dieu)... "Un secteur particulièrement créatif et novateur" ... Et je complète : quand on se laisse éclairer, conduire, bousculer et pousser par l'Esprit.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

1925 - 2008

 

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