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21/07/2015

Homélie du 17e dimanche ordinaire B

Homélie 17e dimanche ordinaire B,

2 R 4, 42-44 ; Eph 4, 1-6 ; Jn 6, 1-15

(Dans l’actualité de 2003 : Une dépêche, reprise par les quotidiens, annonce "la famine menace 23 pays sub-sahariens"... dont l’Ethiopie, le Libéria, le Zimbabwé. En cause ? Les guerres, la sécheresse, les déplacements de population.)

Deux prophètes viennent de nous être présentés : Elisée et Jésus, qui distribuent des pains d’orge à des affamés. Une scène que l’on pourraient intituler "Un pain à double sens". Soulignons que Jean est le spécialiste des signes, des symboles. Il ne faut donc pas succomber à la tentation de lire ces événements au temps d’Elisée comme au temps de Jésus, ou encore au temps de Moïse avec la manne dans le désert, d’une manière trop exclusivement matérialiste, en criant au miracle. L’important, en effet, c’est d’atteindre la vérité profonde, l’enseignement, la vraie richesse offerte, bien au-delà de l’image et du signe.

Evidemment, ce qui intéresse la foule, "c’est la tartine" et non celui qui veut se révéler comme Messie, à la fois donateur et nourriture. "Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés" (Jn 6, 26). Il faut bien préciser que nous ne sommes pas en présence d’un reportage, ni du compte rendu fidèle réalisé par un témoin. Jean, par exemple, nous dit que c’est Jésus lui-même qui a distribué le pain. Et les autres évangélistes, au contraire, affirment que ce sont les apôtres. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce récit catéchétique doit être relu et médité à la lumière d’un autre récit, celui de la Dernière Cène, et en fonction de la pratique du repas eucharistique des premières communautés chrétiennes, dont celle de Jean. Et donc, en n’oubliant jamais que les évangiles n’ont été publiés que des dizaines d’années après la mort de Jésus. C’est ainsi que le langage de cet évangile est celui que les chrétiens de cette communauté avaient coutume d’entendre au cours des célébrations eucharistiques.

Remarquez également que Jean, qui est d’ailleurs le seul à en parler, fait ici écho aux réactions des auditeurs de Jésus aux signes qu’il leur donne. Les gens applaudissent et sont prêts à le porter en triomphe. Mais Jésus s’enfuit, car il n’est pas prophète comme le souhaite le peuple en attente d’un messie terrestre qui lui garantisse le boire et le manger, le confort, la sécurité et l’abondance.

On peut ainsi découvrir davantage toute la réalité symbolique du message, sa réalité sacramentelle et liturgique, et les implications sociales du partage du pain, dans tous les sens du terme. Dans le désert, par exemple, la manne était un symbole de la véracité de la Loi : L’épreuve de la faim et la découverte de la manne signifiaient que "l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute Parole qui sort de la bouche du Seigneur" (Dt 8, 3b).

Mais le signe n’est pas prisonnier d’un instant ni d’une époque. Il poursuit son témoignage et sa provocation à travers les siècles et les cultures. Les signes bibliques ou évangéliques sont perpétuellement actuels. La manne et les pains d’orge (ceux qui étaient prévus pour les offrandes au Temple) étaient déjà au désert le signe de la Parole de Dieu, nourriture essentielle, seule capable de combler à satiété l’être humain constamment tiraillé par une faim de perfection et de plénitude. On peut dire que la Parole est comestible. D’où, les expressions bibliques telles que "manger la Parole", "ruminer la Parole", "se nourrir de la Parole". Une Parole qui, dans le Nouveau Testament, se traduira aussi en Verbe, "Le Verbe de Dieu", la Parole de Dieu, le Christ.

Le Pain eucharistique rassemble donc les convives au festin du partage pour cimenter dans l’unité une famille, un corps, capables à leur tour de multiplier la Parole et les pains. Il ne faut pas désincarner l’eucharistie, et donc la trahir, en oubliant que Jésus a voulu nourrir le corps pour signifier le don de sa propre vie, son commandement d’amour et le Royaume nouveau.

Ce qui veut dire que toute communion à la Parole et au Pain, comme aujourd’hui nous sommes invités à le faire, nous pousse, nous presse à bâtir le partage et l’unité, pour susciter des multiplications qui procurent du pain à ceux et celles qui n’en ont pas. L’eucharistie a des dimensions sociales qui engendrent des responsabilités, des conversions, des engagements. Quand nous rompons le Pain eucharistique, il faut nous souvenir des millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui ne reçoivent ni le minimum de nourriture matérielle ni le minimum de nourriture spirituelle, et pour qui nos miettes constitueraient déjà une abondance. C’est à nous d’accomplir le miracle, ou du moins d’y participer.

… Dans le récit de Matthieu, Jésus dit aux disciples : "Donnez-leur vous-mêmes à manger". A nous de prendre des initiatives. C'est d'ailleurs ce qui arrive. Le peu que nous possédons, lorsqu'il est partagé et offert, suscite de vrais miracles, même s'ils n'en portent pas toujours le nom. La foi aussi se partage. Elle est amour, et l'amour est créateur.

Il y a tous les jours des miracles de la multiplication des pains. L’un des schismes les plus ruineux de l’histoire du christianisme, disait le grand théologien orthodoxe Olivier Clément, c’est d’opposer ou de séparer le social et le spirituel, le sacrement du frère et le sacrement de l’autel, comme si l’eucharistie n’était qu’un rite liturgique de portée individualiste et désincarnée. Or, elle a une ampleur éthique, sociale, faute de quoi on la réduit à un signe magique. Ce qu’elle n’est pas.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008

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