Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

17/03/2015

Homélies du 5e dimanche de carême B

 

 

Homélies du 5e dimanche de carême B

 

Jr 31, 31-34 ; He 5, 7-9 ; Jn 12, 20-33

 

Aujourd’hui comme il y a deux mille ans, il y a des chercheurs de sens, des chercheurs de vérité, des chercheurs de Dieu, qui s’intéressent à Jésus. Ils ne viennent pas de la Grèce païenne, comme dans l’évangile, mais de ce monde pluraliste dans lequel nous baignons. Beaucoup y adorent toujours le veau d’or. D’autres appartiennent à un monde d’exclusion, de pauvreté et de désespoir. Ou, plus largement, à une humanité où chacun veut revendiquer ses droits, sans vouloir pour autant remplir ses devoirs. Ma question est celle-ci : Si ces "Grecs", évoqués par Jean,  s’adressaient à nous : "Nous voulons voir Jésus !". Quelle serait notre réponse ? Que pourrions-nous leur offrir, leur faire voir, leur faire expérimenter ?

 

On ne sait pas ce que les disciples ont répondu. Par contre, Jean fait écho à ce que Jésus a répondu à ses amis. Un Jésus angoissé par la proximité d’une condamnation, alors même qu’il est resté fidèle à sa mission de réconciliation, de solidarité, de justice et d’amour. Evidemment, il a pris le risque quasi suicidaire de défendre les exclus de tous genres. Et, comme l’a chanté Guy Béart : "Le prophète a dit la vérité, il doit être exécuté". On en revient toujours là.

 

Il ne faudrait pas croire pour autant que Jésus a recherché la souffrance. Il ne l’a pas non plus valorisée pour elle-même. Il n’a rien d’un masochiste ni d’un fanatique suicidaire. Au contraire. Il s’est toujours employé à soulager les souffrances physiques et morales de tous ceux et celles qu’il rencontrait. Pour Jésus, le mal par excellence, c’est le manque de respect envers l’Alliance établie entre Dieu et les humains. Non pas une Alliance de contrainte, mais une Alliance d’Amour. Donc, de droits et de devoirs à respecter. Sinon, c’est l’escalade de la violence. Encore faut-il constamment purifier et rectifier notre conception de cette Alliance.

 

Ici encore, la Bible et l’actualité se rejoignent. Parcourez les nouvelles quotidiennes, vous retrouverez des problèmes identiques à ceux qui se sont posés dans le passé. Ainsi, sept siècles avant Jésus Christ, Jérémie est désespéré de voir son peuple multiplier les infidélités à la Loi de Moïse. Les conséquences sont désastreuses. Non seulement pour la vie religieuse, mais aussi sociale, économique et politique. Que faire ? Faut-il rétablir de force les Dix commandements ? Non, estime le prophète. Mais, renouveler leur compréhension, les actualiser. Avoir notamment une autre perception des relations de l’être humain avec Dieu. C’est ainsi qu’il pressent une Alliance purifiée, renouvelée. Or, que réclame Jérémie ? Le "retour du cœur".

 

Dans toute relation, dans toute Alliance, il existera toujours un danger permanent de dégradation. Tout simplement parce que l’esprit tend à s’effacer au profit de la lettre et du conformisme. Quand Dieu est considéré comme un juge impitoyable, et maître intransigeant, l’être humain cherche alors à fuir la colère divine en multipliant les gestes de soumission. Il veut s’assurer bienveillance et privilège à force de rites, de formules, d’offrandes et de sacrifices. D’où, dans l’histoire de toutes les religions, cette cascade de précisions, jusqu’aux détails les plus minutieux. Ce qui enveloppe le croyant dans un filet juridique dont les mailles ne cessent de se rétrécir jusqu’à l’étouffer. Ce qui constitue un terrain propice au développement de la peur ou de la révolte, du scrupule ou de l’indigestion.

 

Ce que Jérémie espérait ou pressentait, c’est que les Tables de la Loi redeviennent les paroles de quelqu’un. Alors, la Loi ne serait plus un texte figé, mais une affectueuse connivence, inscrite dans le cœur. Elle ne serait plus un règlement tatillon entouré de menaces, mais l’écho d’un grand amour. Alors, la confiance peut remplacer la crainte. Vue ainsi, la Loi est offerte à notre liberté comme un don, comme une chance à saisir, pour bâtir une relation et vivre une Alliance avec Dieu. C’est ainsi que tout commandement, même formulé négativement, laisse le champ libre aux initiatives de l’amour qui, lui, est capable d’adapter, d’innover, de dépasser l’étroitesse de la lettre. Et même d’aimer jusqu’à l’engagement de tout l’être, au-delà de toute loi. "Je mettrai ma loi au plus profond d’eux-mêmes, dit le Seigneur. Je l’inscrirai dans leur cœur".

 

Voilà pourquoi Jésus n’est pas venu abolir la loi mais la parfaire. Non pas l’éplucher ni en discuter à perte de vue, mais l’incarner dans le quotidien, en lui rendant son esprit. Ainsi, "en Christ, la vieille opposition entre loi et amour est surmontée".

 

Mais en annonçant qu’il allait être "élevé de terre", Jésus révèle jusqu’où va le péché de l’homme et jusqu’où va l’amour dans un être humain parfaitement accompli. Le grand sacrifice de cette Alliance et de toute alliance d’amour, ce n’est pas celui du sang et des larmes, mais celui de la totale disponibilité, s’arracher à l’égoïsme, au risque même de la souffrance : "Père, que ta volonté soit faite… " et non pas, comme trop souvent… la mienne.

 

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

1925 - 2008

Homélie du 5e dimanche de carême, B

Jr 31, 31-34 ; He 5, 7-9 ; Jn 12, 20-33

L'HOMME ACCOMPLI

ALLIANCE DE COEUR

(Cette homélie a été prononcée en la cathédrale SS. Michel et Gudule (Bruxelles), en 1994)

Des psychanalystes et spécialistes en psychologie des expériences religieuses nous disent que la psychologie et la foi peuvent s'éclairer mutuellement. Toutes deux nous affirment que l'être humain est un être de relations.

Mais il n'est pas nécessaire d'être spécialisé en quoi que ce soit pour savoir et expérimenter que la nature et la qualité des relations humaines jouent un rôle considérable dans l'équilibre, l'épanouissement et le bonheur des hommes et des femmes que nous sommes, c'est-à-dire leur accomplissement. Evidemment, il y a de nombreux types de relations : professionnelles ou mondaines, de voisinage ou d'amitié. Relations de solidarité et de charité. Relation d'amour qui peut atteindre l'harmonie dans une parfaite communion. Relations aussi entre des peuples, entre Dieu et nous.

D'où aussi l'existence de traités et d'alliances, chargés de promesses et d'engagements, de responsabilités et d'obligations, qui lient entre eux des partenaires. Contrats nécessaires, sinon indispensables pour que vivent, progressent et s'épanouissent les personnes et la société.

Cela ne suffit pas. L'alliance écrite et signée, les règlements d'application précisés, la réussite est loin d'être garantie. Car il y a toujours la manière de vivre les relations : l'esprit et la lettre, la peur ou la confiance, la sympathie ou la jalousie, l'égoïsme ou la générosité... Encore faut-il que toutes ces alliances s'inscrivent dans le sens de la vocation ultime de l'être humain et du monde. En conformité avec son être profond, créé à l'image et comme à la ressemblance de Dieu. Autrement dit, il faut situer toutes ces relations par rapport à la relation à Dieu. Elles ne peuvent, en effet, nous conduire à un accomplissement humain que si elles sont branchées sur la source. Car c'est Dieu qui en assure l'inépuisable fécondité.

La longue histoire biblique des alliances entre "Je Suis" et son peuple manifeste bien cette fécondité et le lent chemin de l'accomplissement de l'Homme. Alliance fondamentale, universelle de Noé, alliance d'Abraham le père du monothéisme, alliance du Sinaï où Moïse taille dans la pierre les Dix Paroles qui font vivre.

Aujourd'hui, nous l'avons entendu, le prophète Jérémie était désespéré de voir, à son époque, se multiplier les infidélités du partenaire humain. L'alliance était pratiquement rompue. Avec des conséquences désastreuses sur la vie religieuse, sociale, économique et politique. Mais déjà, il pressentait une étape ultérieure, un renouveau. Une autre perception des relations avec le Dieu unique. Une autre perception de Dieu. Une nouvelle alliance.

Que proclame et que réclame Jérémie ? Le "retour du cœur". Dans toute relation, il y a danger permanent de dégradation ; l'esprit tend à disparaître au profit de la loi, de la lettre et du conformisme. Quand Dieu est considéré comme un juge impitoyable et un maître intransigeant, la Loi d'Alliance apparaît aisément comme une litanie de commandements à observer sous peine de sanctions. Elle met la liberté en cage. Alors, l'être humain se sent esclave ou bien se fait courtisan.

Il cherche alors à fuir la colère divine en multipliant les gestes de soumission. Ou, il veut s'assurer bienveillance et privilège à force de rites, de formules et d'offrandes. D'où aussi la cascade de commentaires et de précisions, jusqu'aux détails minutieux qui nous enveloppent dans un filet juridique dont les mailles ne cessent de se rétrécir. Un terrain propice au développement de la peur ou de la révolte, au cancer du scrupule ou aux nausées de l'indigestion.

Mais voici que les tables de pierre deviennent paroles de quelqu'un. Le contrat signé devant notaire se mue en alliance de cœur. Tout demeure et cependant tout est transformé.

La loi n'est plus un texte rigide, imprimé noir sur blanc. Elle est d'abord une affectueuse connivence inscrite dans le cœur. Elle n'est plus règlement tatillon, entouré de menaces, mais l'écho d'un grand amour. Un moyen modeste et imparfait, un point de repère et d'orientation pour établir une relation de connaissance mutuelle, de don et d'échange. Dès lors, la crainte s'efface devant la confiance. Le fardeau trop lourd se fait léger. S'en est fini de la relation maître-esclave, souverain-sujet, dominant-dominé. Un changement de nature. La loi n'est plus imposée par la force et sous la contrainte. Elle est offerte à la liberté de la personne comme un don sans prix, comme une chance à saisir. Ainsi, tout commandement, même formulé négativement, laisse le champ libre à l'initiative de l'amour qui, lui, est capable d'adapter, d'innover, de dépasser l'étroitesse de la lettre. Et même d'aimer jusqu'à l'engagement de tout l'être au-delà de toute loi : "Je mettrai ma loi au plus profond d'eux-mêmes, dit le Seigneur, je l'inscrirai dans leur cœur".

Ce n'était en fait qu'un rappel et un approfondissement. Déjà, l'alliance noémique y faisait allusion. N'est-ce pas précisément aux racines mêmes de l'être que bat le cœur de Dieu, que vit son Esprit, que se reflète, dans les eaux de la source, sa propre image ? Tout être humain n'est-il pas fils ou fille de Dieu ? créé comme à sa ressemblance... Il a donc "un cœur pré-accordé à la loi de Dieu". C'est-à-dire parfaitement apte à répondre par l'amour à son amour. Dieu seul peut accomplir pleinement l'être humain.

Voilà pourquoi Jésus n'est pas venu abolir la loi mais la réaliser. Non pas la détruire, mais la parfaire. Non pas l'éplucher, ni en discuter à perte de vue, mais l'incarner dans le quotidien.

C'est pour cela aussi que les prophètes et les mystiques ont si souvent utilisé les images conjugales pour révéler les véritables relations de Dieu avec son peuple. "Dieu, disait Amos, a épousé son peuple dans la justice et dans le droit, dans la tendresse, la miséricorde et la fidélité". De même, les Pères de l'Eglise, les grands priants et les mystiques, ont toujours trouvé dans la méditation du Cantique des Cantiques la traduction la meilleure de leur relation personnelle à Dieu. "Bien que la comparaison (...) soit infiniment imparfaite, disait la grande sainte Thérèse, je ne trouve rien de mieux que le sacrement du mariage pour me faire comprendre que Dieu épouse les âmes spirituellement".

C'est bien la qualité des relations d'amour et d'un amour constamment branché sur la source qui fait la réussite d'une alliance. Et non pas la soumission scrupuleuse ou craintive aux termes du contrat. Encore moins un amour "marmelade de cœur" (Hegel).

Dès lors, le sens et la valeur du sacrifice ne sont pas immolation et tourment, mais disponibilité amoureuse et réponse affectueuse, même au risque de la souffrance. Le grand sacrifice de l'alliance, dont parle l'épître aux Hébreux et l'Evangile, c'est bien celui de la disponibilité totale : "Père, que ta volonté soit faite et non pas la mienne". Et cela, jusqu'à "l'engagement risqué au service de l'humanité" (Blondel). C'est ainsi que Jésus a été "conduit jusqu'à son propre accomplissement".

Hier transfiguré, Jésus demain sera crucifié "en signature d'alliance". Il va afficher aux yeux du monde jusqu'où va le péché et jusqu'où va l'amour, dans un être humain accompli.

Nous arrivons ainsi au terme du Carême. "La Pâque est au bout de ce temps", nous fait chanter une hymne du bréviaire. "Le Seigneur nous précède en nous-mêmes ! Notre avenir est au dedans !" Là où Dieu, sur nos chantiers intérieurs, continue à bâtir ce sanctuaire de l'être humain "qui est la seule cathédrale digne de Lui".

Mais, dès aujourd'hui, en quittant cette cathédrale de pierre, notre cœur et nos pas doivent nous faire entrer aussitôt "dans l'église de Vie", présente au cœur du monde. C'est là que nous allons rencontrer les Grecs dont parle l'Evangile. Qui sont-ils ? Ils viennent de la terre de la pensée et des arts, des sciences et de l'informatique. Ils viennent du monde aux divinités multiples. Ils sont chercheurs de vérité, curieux, insatisfaits peut-être des philosophies à la mode, des mouvements des sectes et des religions qui s'offrent de tous côtés à leur quête d'absolu. Ces explorateurs de l'infini sont à la recherche de la lumière. D'autres arrivent meurtris des banlieues de l'exclusion, des déserts du cœur, de l'enfer du désespoir. Tous nous disent à leur manière : "Nous voudrions voir Jésus". Qu'allons-nous leur répondre ? Qu'allons-nous leur offrir, leur faire voir et expérimenter ?

Saint Léon le Grand nous met sur la piste : "Puisque tous les fidèles ensemble et chacun en particulier sont un seul et même temple de Dieu, il faut que celui-ci soit parfait en chacun, comme il doit être parfait dans l'ensemble". L'Homme intérieur est toujours en construction. L'Eglise elle aussi est toujours en chantier.

Père Fabien Deleclos, franciscain, (T)

   1925 - 2008

Commentaires

abbé Firmin

Écrit par : alingabe | 27/03/2009

Les commentaires sont fermés.