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24/02/2015

Homélies du 2e dimanche de carême B

 

Homélies du 2e dimanche de carême, B

 

Gn 22, 1-2. 9a, 10-13, 15-18 ; Rm 8, 31b-34 ; Mc 9, 2-10

 

 

Qui aime comme Dieu aime, risque sa vie… Nous avons peine à admettre et même à comprendre cette vérité proclamée, illustrée tout au long de la Bible, prouvée encore par la Passion du Christ et la série jamais interrompue des martyrs. Nous vénérons certes un Jésus crucifié, mais celui qui nous fait face est de bois, de plâtre ou d'argent. Un souvenir lointain et muet. Il est vrai que les disciples eux-mêmes ont mis bien du temps pour comprendre et accepter l'insoutenable affirmation du Maître : "Le Fils de l'Homme lui aussi va souffrir.. Il sera livré aux grands prêtres et aux scribes, ils le condamneront à mort et le livreront aux païens pour qu'ils se moquent de lui, le flagellent, le crucifient…" (Mc 10, 33-34).

Il ne faut pas pour autant accuser Dieu. Son désir et sa volonté ne sont pas de nous faire souffrir, ni de nous sacrifier à la vengeance des méchants. C'est la logique même de l'amour de prendre les risques de la générosité et de la fidélité. C'est l'amour même qui nous entraîne irrémédiablement à lutter contre tout ce qui empêche le rayonnement de l'amour, tout ce qui le blesse, le défigure et le détruit. Un chemin exaltant, mais un chemin de combat. Un chemin de croix.

 

Au fond de nous-même, et bien des réactions le confirment, nous voudrions que notre foi soit récompensée par la sécurité et un bonheur sans nuages. Nous voudrions que nos "vertus", reconnues et appréciées de tous, nous assurent bonne réputation et vie sans histoire. Dieu n'a-t-il pas promis le bonheur et la paix à ceux qui croient en lui ? Une vision singulièrement courte.

 

Il ne faut pas confondre Dieu avec nos propres désirs. L'amour dont il aime tous les êtres humains, et qui est donc celui qu'il nous propose d'accueillir et de vivre, dépasse de loin nos petits intérêts personnels et égoïstes. Aimer Dieu, c'est aimer comme il aime, c'est-à-dire passionnément et sans limites. Et il n'est pas possible d'aimer Dieu sans aimer tous ceux qu'il aime. Nous ne pouvons pas vraiment aimer Dieu et nos frères et sœurs humains sans lutter partout et toujours pour que l'amour soit plus fort que la haine, plus fort que la violence, l'injustice, l'égoïsme, sous toutes leurs formes. Le chrétien est toujours mobilisé et doit rester en tenue de combat.

 

Nous préférons certes la tranquillité, l'écoute paisible de la Parole de Dieu, la prière réconfortante, les chants de louange et même la contemplation "des merveilles que fit le Seigneur…". "Plantons ici trois tentes…".

 

La foi n'est pas évasion du monde, ni retraite sur la montagne. Encore moins une fuite dans un désert qui nous protégerait du cri des affamés et des persécutés. Le Fils bien-aimé, dont on découvre la divinité et la gloire, est aussi celui qu'il faut écouter, car, dit Dieu, "j'ai mis en lui tout mon amour". Et voilà que ce même Jésus nous fait descendre dans la plaine pour être affrontés au scandale de l'injustice et de l'orgueil, celui de la haine et des violences. C'est ici que l'amour doit triompher.

 

Mais il n'y a pas de victoire sans blessure, sans souffrance, sans victime. Y a-t-il des volontaires pour risquer leur vie ? C'est précisément ce que Jésus a fait, sans tenir compte de la "prudence" et surtout de la peur de ses disciples. Ils attendaient succès, applaudissements et récompense, et Jésus les entraîne dans la réprobation, l'opposition même religieuse, les conflits avec les autorités civiles et spirituelles, jusqu'à l'échec et la mise en accusation. C'est pour être passionné du même amour, c'est pour avoir renoncé à l'amour "étriqué", que dans plus d'un pays du monde "chaque jour fournit son contingent de cadavres, de paysans mutilés, d'animateurs chrétiens torturés et exécutés" (1).

 

Comme nous le rappelle "Entraide et Fraternitéé"(2), ces chrétiens sont de ceux "qui refusent l'exploitation et construisent la paix…". Et nous ? "Sommes-nous prêts à descendre de la montagne, à écouter le "Fils bien-aimé", jusqu'à prendre les risques qu'il a pris ?

 

Chaque eucharistie nous conduit comme les apôtres avec Jésus "à l'écart", pour nous apprendre à voir, au-delà des réalités sensibles, ce Jésus qui est sauveur et libérateur, et qu'il nous faut écouter. Enrichis, éclairés, réconfortés, il nous faut ensuite retrouver le monde et suivre le Christ dans le concret de la vie quotidienne.

 

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

1925 - 2008

 

(1) "La Vie", hebdomadaire chrétien d'actualité, 25/02/1982.

 

(2) Entraide et Fraternité, rue du Gouvernement provisoire, 32 à 1000 Bruxelles, Belgique,

 

www.entraide.be

 

Homélie du 2e dimanche de carême, B

Gn 22, 1-2. 9a, 10-13, 15-18 ; Rm 8, 31b-34 ; Mc 9, 2-10

(Prononcée en 1994 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), cette homélie est marquée par les événements de cette époque qui, malheureusement, se répètent trop souvent aujourd'hui et touchent toutes les confessions religieuses)

LA PAROLE QUI TRANSFIGURE

ECOUTER ET FAIRE CONFIANCE

Il y a quelques mois, douze Croates chrétiens, travaillant en Algérie, ont été dépouillés de leurs vêtements, ligotés, puis immolés à l'arme blanche, sauvagement, méthodiquement et rituellement au cri d'Allah Akbar ! Dieu le veut ! Il y a de quoi frémir. Quelques autres ont pu échapper aux couteaux des égorgeurs grâce au courage et au sang-froid d'un compagnon, bosniaque et musulman, soucieux de fidélité à Allah le Miséricordieux et au Coran.

Le récit du sacrifice d'Isaac lui aussi, même s'il n'a pas été accompli, nous fait frémir. Il apparaît également comme une mise à mort préméditée. Un assassinat religieux. Une victime innocente offerte à Dieu en holocauste. Et sur son ordre ! Dieu serait-il sadique ? Certes non ! Bien que certaines pratiques et certaines théologies y font penser.

En fait, cet épisode de la Bible fait écho à un débat religieux, et même un débat de société. On le retrouve dans la mythologie grecque. Ainsi, dans une tragédie du poète Euripide, le roi Agamemnon est prêt à sacrifier sa fille Iphigénie à la déesse Artémis pour obtenir des vents favorables à sa flotte de guerre. Comme Isaac, la jeune fille accepte son propre sacrifice. Mais la déesse la sauvera de la mort en lui substituant une biche.

Dans les deux cas, on perçoit une protestation imagée contre la tradition barbare du sacrifice humain, et notamment celui des premiers nés. Des sacrifices humains qui persistent aujourd'hui sous d'autres formes et s'amplifient dans l'horreur des guerres.

Le récit de la Genèse peut se comprendre comme la synthèse poignante d'une transformation qui s'est opérée chez Abraham. A partir d'une expérience spirituelle, toute intérieure, sa vision de Dieu s'est lentement modifiée au prix sans doute d'hésitations et de déchirements. II a ainsi reçu progressivement la révélation d'un Dieu qui, non seulement n'exige pas de sacrifices humains, mais qui les refuse. Mieux encore, il les a en horreur. Le Dieu qu'il découvre peu à peu n'est plus un Dieu qui marchande ses bienfaits ou qui fait commerce de ses dons. Mais un Dieu qui aime et donc qui espère et attend la réciprocité. Pour le grand penseur juif Maïmonide, l'épisode du sacrifice d'Isaac est une preuve définitive de ce qu'Abraham servait Dieu par amour et non par crainte.

Le récit parle d'ailleurs d'un test : "Dieu mit Abraham à l'épreuve". Le grand ancêtre du peuple de la Bible, à qui on attribue la paternité du monothéisme, est ici comme ailleurs le type même de celui qui écoute et qui se fie totalement au Dieu unique, au Dieu de la vie qu'il aime par dessus tout. Dans cet amour confiant et dans cette assurance, il n'y avait plus de place pour la crainte d'un ordre absurde, ou pire encore monstrueux.

Tout n'est pas simple pour autant. Si Dieu n'ordonne pas des immolations et ne commande pas des choses absurdes, il arrive que des hommes et des femmes sacrifient des personnes aimées pour une cause qu'ils estiment plus grande encore. Qu'aurions-nous fait, par exemple, à la place de Max Planck (1) ? Ce physicien allemand vivait durant l'époque hitlérienne. Or, il avait un fils engagé dans la résistance. Il fut fait prisonnier. Le père s'est vu offrir la libération de son garçon. Une seule condition : qu'il publie en même temps un acte d'allégeance au régime nazi. Max Planck se comporta dès lors à la manière d'Abraham. Conséquence : son fils Erwin fut exécuté. Il n'y eut ce jour-là aucun messager de Dieu pour arrêter la main des bourreaux ni bélier pour remplacer la victime.

Ici, le père sacrifie son fils par fidélité à une exigence intérieure, plus forte et plus haute encore que celle de l'amour paternel. Une obéissance héroïque, sublime. Face à la plus dramatique des situations, le risque de la mort du fils était devenu pour le père le moindre mal. Le sacrifice est fait au nom de l'amour.

Paul dit quelque chose de semblable dans sa lettre aux Romains : "Dieu n'a pas épargné son propre fils, mais l'a livré pour nous tous", sans arrêter d'un miracle la main des bourreaux. Ici également, c'est l'amour, et l'amour seul, qui fait prendre le risque de la mort. C'est aussi l'amour qui a fait prendre au Père Damien, par exemple, les risques de l'incompréhension, de la contagion et de la mort.

Mais Dieu, il faut le proclamer haut et fort, n'a pas pour autant livré Jésus pieds et poings liés à des juges iniques et des bourreaux professionnels. En réalité, le Père est resté dans la parfaite logique d'un grand amour, et dans le respect rigoureux de l'incarnation. En Jésus, Dieu en assume toutes les conséquences. La mission confiée au Verbe fait chair était une mission à haut risque. A une élite religieuse beaucoup trop sûre d'elle-même, Jésus venait révéler le vrai visage de Dieu, le vrai sens de la Loi, jusqu'à dire : "On vous a dit, et moi je vous dis." Risque audacieux et quasi suicidaire aussi de prendre la défense des plus malmenés et des exclus de la société civile et religieuse. C'est toujours le cas aujourd'hui.

Le Verbe était venu "servir" Dieu et les humains, inséparablement. Jusqu'au bout, il est resté fidèle à cette mission, "sans s'y dérober par crainte des puissants, des violents et des faux justes qu'il avait fini par coaliser contre lui" (2). Ce sont eux qui l'ont fait taire en le livrant aux bourreaux. Et le Père ne pouvait pas soustraire son fils par miracle "aux conséquences de la condition humaine et de la méchanceté des hommes". Comme l'a chanté Guy Béart : "Le prophète a dit la vérité, il doit être exécuté".

Le Dieu de la vie n'est donc jamais du côté des tortionnaires et des bourreaux. Mais toujours du côté des victimes. Même si aujourd'hui encore des fanatiques menacent, oppriment, détruisent et tuent au nom d'un Dieu qu'ils ont réduit à n'être que l'idole d'eux-mêmes ou de leur idéologie.

Nous sommes appelés à la même écoute de la Parole du Père. Appelés à lui faire totalement confiance. Nous n'aurons donc jamais fini de sacrifier nos fausses images de Dieu. Celle du "dieu-écho", écho de nos peurs, évoqué par Ingmar Bergman (3). Un dieu-écho qui donne également "des réponses bienveillantes et des bénédictions rassurantes". Ou encore le "dieu-araignée", traduction obsessionnelle de craintes infantiles.

Nous n'aurons jamais fini non plus de renoncer à nos gourmandises possessives et farouches des êtres, des honneurs, des richesses. Celles des fausses certitudes et de certaines idées ou visions religieuses, qui nous retiennent prisonniers et nous empêchent d'être évangéliquement libres. Nous sommes invités, à "penser Dieu à neuf" (Eberhard Jüngel). Et cela en faisant totale confiance à la Parole de Dieu. Ce Jésus de Nazareth "par qui et en qui Dieu est devenu définitivement accessible". Et non plus abstrait.

Pierre, Jacques et Jean, eux aussi ont dû renoncer à une certaine image de Dieu pour en découvrir une autre en Jésus-Christ. Non sans peine car, Pierre en tête, ils se refusaient à imaginer un Messie incompris, rejeté et même condamné par les grands prêtres, les théologiens et autres spécialistes des Ecritures.

Dans une expérience spirituelle intense, les trois disciples ont contemplé un instant leur maître dans le rayonnement de son être. Ils en seront eux-mêmes transfigurés. Métamorphosés. Du moins quand ils auront relu leur passé à la lumière de la résurrection. Ainsi, quand Jésus leur apparaîtra défiguré par la souffrance, le sang et les larmes, ils y verront celui qui est resté inconditionnellement fidèle à sa mission d'amour. C'est sur la croix que Dieu, en Jésus, se révèle tel qu'il est. Une plénitude d'amour.

Regardez bien autour de vous. Quand l'amour règne, il transfigure les êtres. Il fait voir toute personne et toute chose autrement. Le ciel de notre monde est sombre. Mais il y a beaucoup d'éclaircies. Voyez sur le front de la haine et de la souffrance, des guerres et des épidémies, du chômage et des exclusions. Il y a des hommes et des femmes "ordinaires" qui rayonnent de bonté, de justice et de miséricorde. Autant de transfigurés qui transfigurent le monde en portant sur leurs visages "la clarté de Dieu".

C'est sa fidélité à l'exigence d'amour qui est la vérité profonde de Jésus. Celle où Dieu lui-même se révèle. Celle qui transfigure. Et nous sommes tous appelés à révéler Dieu. Ce Dieu qui, en nous, parle et souffre, chante et danse. Ecoutons-le. Faisons-lui confiance. Laissons nous transfigurer pour qu'il puisse se révéler. Mais cette révélation sera toujours liée à notre fidélité à l'exigence la plus haute, celle de l'amour. Au risque de renoncements parfois redoutables mais toujours féconds.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

   1925 - 2008

(1) "Souffrances", Dorothee Sölle, Cerf 1992, p 46, 212 pp.

(2) "Le Christ est mort pour tous", Paul Ternant, Collection "Théologies", Cerf 1993, p 135, 234 pp.

(3) "Littérature du XXe siècle et christianisme, vol. VI", Charles Moeller, Artel/Beauchesne 1993, p 89-94, 315 pp.

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