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17/02/2015

Homélies du 1er dimanche de carême B

 

Homélies du 1er dimanche de carême, B

 

Gn 9, 8-15 ; 1P 3, 18-22 ; Mc 1, 12-15

 

Retour aux racines de notre histoire, retour à la source du baptême, le carême est une chance à saisir, une épreuve à risquer. Cette quarantaine spirituelle n'est pas une mise à l'écart, mais bien une cure de santé, un bain de vérité, une redécouverte de l'essentiel. Une remise à neuf.

 

"Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle". Opération retournement !… Se détourner des idoles et des chemins sans issue, fuir les mirages fascinants mais trompeurs, opérer un demi-tour et se trouver face à celui qui nous apprend à vivre. Une Bonne Nouvelle à recevoir dans la foi, à incarner dans le quotidien, à répandre autour de soi.

 

L'heure est au renouvellement de l'alliance conclue au baptême et qui nous rappelle les épousailles de Dieu avec la création tout entière après le drame du déluge. Promesse de bienveillance et de fidélité. C'est la fin des "hostilités". L'arc "qui rassasie sa corde de flèches" (Hab 3, 9) sera pendu, inoffensif, au plafond du ciel. Souvenir et garantie, comme les ex-voto sur les murs du temple.

 

Miséricorde, pardon et patience de Dieu, offerts aussi au baptême pour qui accepte de "s'engager envers Dieu avec une conscience droite". Guérison, liberté et salut, donnés à qui épouse le Christ, ses projets et sa destinée, pour participer ainsi à sa résurrection. Une alliance et le début d'une aventure d'amour.

 

Ni magie cependant, ni miracle, ni lune de miel quotidienne… Un pèlerinage où se côtoient la faiblesse et le pardon, l'enthousiasme et le découragement, la soumission et la révolte, l'exaltation des certitudes et le lancinement du doute. Un temps de combat, de foi et d'espérance, de tentation et de conversion.

 

Nous n'avons pas d'autre existence ni d'autre choix. Pardonnés et libérés par le baptême dans l'eau et dans l'esprit, plongés dans la mort du Christ et ressuscités avec lui, il nous faut encore chaque jour renouveler et vivre l'alliance, subir l'assaut d'un orgueil toujours renaissant, le chant troublant des sirènes, le charme enivrant des publicités du monde, l'attrait envoûtant des idoles de l'argent, du plaisir, du pouvoir.

 

Jésus n'a pas échappé à cette périlleuse aventure et aux pièges quotidiens de notre route. A peine baptisé, l'Esprit le pousse au désert, ce lieu traditionnel qui évoque le silence propice à la méditation, à la prière et au jeûne qui l'accompagne. Lieu évocateur aussi de la fidélité à Dieu et de l'affrontement avec l'esprit du mal qui hante l'endroit où l'on envoie le "bouc émissaire". Parfaitement homme, le Christ n'a pas été épargné.

 

Symbole et réalité, le carême s'offre à nous comme un temps de lucidité et de vérité, de prière et de purification. Au cœur de nos lassitudes et de nos médiocrités, voici une pressante invitation au retour à l'essentiel, un nouvel apprentissage de l'Evangile, une remise à neuf de l'alliance conclue au baptême.

 

Le carême n'est pas d'abord ni uniquement pénitence. Il est conversion jusqu'au changement de mode de vie. Il est une redécouverte du message évangélique, la chance de pouvoir re-choisir la route inaugurée au baptême. Se convertir et croire à la Bonne Nouvelle qu'est Jésus Christ, c'est infiniment plus et mieux qu'un ensemble de courageuses privations, un partage matériel généreux et un bienfaisant supplément de prière. Se convertir et croire, c'est oser confronter ses choix, ses options, son style de vie avec l'Evangile et opter pour de nouveaux comportements. Une opération vérité, un retournement qui peut faire mal, mais aussi l'épanouissante libération des démons de l'avoir et du pouvoir, qui nous font bien mal utiliser nos richesses.

 

Avec le psaume 24, la liturgie nous offre une belle prière : "Rappelle-toi Seigneur ta tendresse. Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse. Enseigne-moi tes voies. Fais-moi connaître ta route. Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve."

 

Aujourd'hui encore retentit l'appel à une vie renouvelée : "Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle". Ecouterons-nous la voix du Seigneur ?

 

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

1925 - 2008

Homélie du 1er dimanche de carême, B

 

Gn 9, 8-15 ; 1P 3, 18-22 ; Mc 1, 12-15

LA REMISE A NEUF

CONTRAT A VIE

(Cette homélie a été prononcée en la cathédrale SS. Michel et Gudule (Bruxelles), en pleins travaux de rénovation, en 1994)

Les antiques paroles que nous venons d'entendre ne sont pas simplement sorties de parchemins poussiéreux, même si "les mots sont comme des oiseaux en cage" (Rubem Alves). La Parole ne se conjugue qu'au présent. Elle est pour aujourd'hui. C'est maintenant que le vieux mythe du Déluge, médité dans la foi, fait résonner une "Parole sur Dieu". C'est aujourd'hui que l'Esprit nous pousse au désert. C'est maintenant et pour nous que la Bonne Nouvelle est proclamée.

Certes, nous sommes déjà convertis, nous sommes déjà baptisés. C'est vrai. Mais il est vrai aussi, comme l'écrivait saint Augustin, "que nous ne sommes pas encore sauvés en toute réalité. Nous ne sommes pas encore pleinement renouvelés, pas encore même fils de Dieu, mais fils du siècle". Il faut donc : "Que se consume ce qui nous fait encore fils de la chair et du siècle et que s'achève ce qui nous rend fils de Dieu et renouvelés en l'Esprit". Mais il ne suffit pas de ravaler la façade.

Nous sommes le temple de Dieu. Sa cathédrale. Un temple toujours à parfaire, toujours en chantier. A l'image de cette splendide cathédrale qui, lentement, retrouve sa beauté et son élégance juvénile. Cependant, comme chacun de nous, elle est encore imparfaite, inachevée et toujours en chantier.

Le temps du carême est donc une chance inouïe. Quarante jours nous sont proposés comme à des néophytes qui acceptent les nettoyages, les transformations, et donc les conversions qui s'imposent pour progresser dans la foi et être baptisés.

Quarante jours pour laisser labourer la terre de nos cœurs et de nos vies et les rendre ainsi accueillants à la bonne graine de la Parole de Dieu semée chaque dimanche sur nos champs intérieurs. C'est ce programme et cet itinéraire liturgique que nous allons suivre tout simplement. Non pas pour nourrir notre savoir et enrichir notre culture, mais bien, comme nous y a invités la prière d'ouverture, "à progresser dans la connaissance de Jésus-Christ et en traduire les effets dans une conversion digne de ce nom".

Que nous enseigne la Genèse à travers ces vieux récits babyloniens dont elle s'inspire ?

Dieu aime sa création. Il s'y révèle. Il y habite. Elle est son premier temple, son "temple cosmique". Cette création est belle et "bonne", du brin d'herbe aux étoiles, en passant par l'être humain. Mais celui-ci est capable de construire et de détruire. Capable de perfection et de corruption. Il peut rendre la terre habitable, et même la transformer en paradis. Il peut aussi y établir l'enfer, celui de la drogue, celui d'Auschwitz, celui de Sarajevo, celui des enfants immolés au dieu de la luxure ou de la productivité. Et même l'enfer à domicile.

Les rédacteurs de la Genèse en avaient déjà fait l'amère expérience dans ce qu'un poète appelle "la fournaise du pays couvert de plaies qu'est la vie" (Lucien Noullez). Certains d'entre eux sont tourmentés par le pessimisme. Ils l'ont écrit : "La terre s'était corrompue devant Dieu et s'était remplie de violence à cause des hommes". A croire que "toute la création est pervertie" (Gn 6, 9 et 12). Un peu comme aujourd'hui "nous assistons au grand retour de la barbarie, observable en direct à la télévision".

Premier constat ? Un monde et l'être humain défigurés, livrés à la sauvagerie des passions et des eaux déchaînées. Ce ne sera pas pour autant la fin du monde. L'Arche de Noé et nos arches d'aujourd'hui, telle l'arche de l'Eglise, portent l'espoir d'une reconstruction.

L'intuition du narrateur biblique est merveilleuse. Il proclame sa foi "en un Dieu qui renonce à la violence pour faire échec à la violence par l'alliance" (1). Une alliance gratuite, universelle, perpétuelle, pour tous les humains et tous les êtres vivants. Une alliance cosmique et même unilatérale. C'est une première ! Par nos excès, nous pouvons introduire le désordre et provoquer des catastrophes, mais elles ne sont pas la sanction d'une vengeance divine. Le dialogue n'est pas rompu. Dieu s'est engagé dans un "processus de création continue". Il va donc se poursuivre. Car il y a un monde nouveau à rebâtir, une humanité à parfaire, un chemin à suivre qui est celui de la maîtrise et du contrôle de nos agressivités et de nos égoïsmes. Le chemin du respect et de la douceur envers toute la création. Le paradis n'est pas derrière nous mais en avant de nous.

Ainsi, l'idée et l'image d'un Dieu guerrier, d'un Dieu vengeur sont mises en question. Le poète biblique a magnifiquement projeté et interprété‚ dans son œuvre la résonance d'une parole intérieure en s'inspirant du comportement des guerriers nomades. En signe de cessez-le-feu, ils brisaient leurs flèches et pendaient leur arc à une branche d'arbre. Ils livrent leurs canons à la ferraille et désarment leurs missiles. Mais ici, après l'orage de la colère, c'est le Dieu belliqueux qui démilitarise son arc. Il le pend, désormais inoffensif, à la voûte céleste. L'arc-en-ciel, signe planétaire, devient la signature divine qui confirme l'armistice. Tel un ex-voto sur le mur d'une église, il sera désormais pour le monde entier, et toutes les générations, souvenir et garantie de l'Alliance. Il apparaît comme une main tendue, un cœur ouvert. L'arme du Seigneur, c'est la douceur non la violence, le pardon non la vengeance. Dieu prend parti pour la vie. Jamais pour ce qui la détruit. Voilà bien l'Alliance fondamentale qui engage la responsabilité de tous à l'égard de notre planète et de tout l'univers, avec une infinie tendresse pour "tous les êtres vivants".

Cependant rien n'est possible sans collaboration entre nous et Dieu. "Fais-toi une arche de bois résineux", dit le Seigneur à Noé. L'inspiration, vient de la voix du Créateur qui résonne au tréfonds de nous-mêmes. Mais c'est Noé qui a fabriqué l'arche de ses mains pour sauver la vie des humains et des animaux. Les dons gratuits de Dieu, retenons-le, passent par notre liberté, notre esprit, notre corps.

Cette première alliance va inscrire dans la conscience profonde de la personne humaine, les préceptes universels, principes clés de la moralité‚ que le judaïsme appellera les 7 lois noachides (2), qui ont valeur universelle. Les accepter et les vivre font déjà de l'homme un juste. On pourrait parler de "lois naturelles", non élaborées au gré de notre fantaisie ni selon les seuls critères de nos cultures historiques.

Dès cette première alliance, où la voix de la conscience est perçue comme écho de la voix de Dieu, la Bible nous montre un Dieu qui est pour la personne, son bonheur et sa vie. Elle nous indique aussi que Dieu se révèle déjà et s'exprime dans la quête et les aspirations des hommes et des femmes de bonne volonté. C'est toujours vrai aujourd'hui.

Cette féconde collaboration entre Dieu et l'humain sera approfondie dans les alliances successives, celles d'Abraham, de Moïse, de Jésus. Aucune cependant ne disqualifie la précédente. Ainsi, la plénitude d'alliance en Jésus n'empêche pas les croyants d'Israël de rester bénéficiaires de l'alliance du Sinaï. Tout comme les musulmans demeurent encore et toujours bénéficiaires de l'alliance abrahamique. Et tous les autres, quels qu'ils soient, restent impliqués et engagés dans l'alliance fondamentale proposée à Noé. Ce qui nous invite très concrètement à garder avec beaucoup d'humilité, d'amour et de modestie, "un regard fraternel et non plus concurrentiel sur toute l'humanité" (3). Nous sommes tous et chacun des êtres de l'Alliance.

Pierre, relisant l'épisode de Noé à la lumière de l'Evangile, y voyait Jésus nous faisant monter dans l'Arche de l'Eglise. L'eau qui tue, signe de mort, devient dans le baptême signe de vie, un nouveau signe d'Alliance. Car être baptisé, enseigne le premier des apôtres, "c'est s'engager envers Dieu avec une conscience droite". Le baptême n'a rien d'un rite magique ; il est l'engagement à se laisser "remettre à neuf" par le Seigneur.

Quant à Marc, dans un raccourci saisissant, il nous montre le Christ sortant victorieux de sa mystérieuse expérience du désert et proclamant aussitôt et solennellement la proximité du royaume. C'est-à-dire un monde réconcilié, donc achevé, où Dieu, l'homme et les bêtes, comme dans l'arche, vivent en parfaite harmonie. Nous voici invités à nous unir à S. François pour chanter le Cantique des Créatures.

"Changez vos cœurs et fiez-vous à la Bonne Nouvelle". C'est la confiance qui nous est demandée en un Dieu qui ne cherche qu'à nous donner la vie et qui prend donc parti aujourd'hui comme toujours dans la lutte quotidienne que mènent tant de femmes et d'hommes contre tout ce qui l'étouffe, l'abîme et la détruit.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

   1925 - 2008

(1) "Actualité des mythes", relire les récits mystiques de Genèse 1, 11, André Wenin, CEFOC 1993 (Centre de Formation Cardijn).

(2) Les lois noachides : 1) Justice civile (le devoir d'établir un système légal) ; 2) Interdiction du blasphème (qui comprend le faux témoignage) ; 3) Rejet de l'idolâtrie ; 4) Interdiction de l'inceste (ainsi que de l'adultère et d'autres délits sexuels). 5) Interdiction du meurtre. 6) Interdiction du vol. 7) Interdiction de manger la chair (un membre) découpée d'un animal vivant (c'est-à-dire la cruauté sous toutes ses formes). Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Cerf 1993, p 665, 1.771 pp.

(3) "Parole de Dieu, année B", Louis Sintas, s.j., Médiaspaul 1993, p 33, 160 pp.

 

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