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07/01/2014

Homélie du Baptême du Seigneur, année A

Homélie : Baptême du Seigneur, A

Is 42, 1-4 ; Ac 10, 34-38 ; Mt 3, 13-17

(Homélie prononcée en la cathédrale SS. Michel et Gudule en 2005)

 

Nous ne sommes pas pétris de culture biblique. Nous n’avons pas appris à jongler avec la panoplie d’images et de symboles qui ont façonné la mentalité du peuple d’Israël. Que pouvons-nous comprendre du baptême de Jésus comme manifestation de Dieu dans le monde ? Nous risquons de l’imaginer en DVD. Mais, à l’époque, la télévision n’existait pas. Personne n’a filmé l’événement, personne n’a enregistré les déclarations du baptiseur, ni les paroles du baptisé. Les évangélistes ne sont pas des journalistes, ni des historiens. Par contre, ils sont témoins de ce qu’ils ont vécu avec Jésus. Témoins de ce qu’ils ont expérimenté avec ceux et celles qui furent les premiers chrétiens.Aujourd’hui, en cette fête que les chrétiens d’Orient célèbrent comme Epiphanie, car c’en est une, les trois lectures bibliques viennent de nous en décrire l’annonce, le signe ET sa concrétisation dans la vie de l’Eglise naissante.

Des siècles auparavant, des prophètes avaient évoqué un Messie venant guérir l’aveuglement spirituel d’Israël par le feu. Isaïe, pour sa part, présentait l’élu de Dieu recevant son Esprit. Un Messie qui n’écrasera pas le roseau froissé, qui n’éteindra pas la mèche qui faiblit. Un libérateur pour les captifs, une lumière pour les aveugles de l’esprit.

Jean le baptiseur, lui, annonçait un Messie tout proche, qui baptiserait dans l’Esprit Saint et le feu. Sans trop savoir ce que cela pouvait signifier exactement. Or, le feu purifie ce qui est contagieux et réduit en cendres les idoles. Il y a aussi le feu de la Parole, le feu de l’Amour, le feu qui cautérise et guérit les blessures.

Jean avait l’étoffe d’un libérateur. Il s’adressait à tous, incirconcis, malades, mendiants, et même étrangers. A tous ceux et celles dont les idées et le comportement étaient mal vus des autorités religieuses et des cercles pieux. Il osait même dire leurs quatre vérités aux hommes de pouvoir, tant civil que religieux. Cependant, Jésus ira plus loin qu’un nouveau rituel de purification comparable à une " lessive spirituelle ". Il s’agira de plonger dans la mort du Christ pour entrer avec lui dans l’univers de la résurrection. C’est-à-dire renaître à une vie nouvelle, quitter le strict régime de la Loi, pour adopter celui de l’amour qui est communion et miséricorde. Luc nous l’explique en nous faisant découvrir, dans les Actes, comment les premières communautés chrétiennes ont émergé, péniblement, de traditions figées et de jugements étroits.

C’était l’époque où Paul, un pharisien intolérant, ennemi numéro un des chrétiens, venait d’être baptisé. Ces jours-là, un " tract " était distribué à l’entrée du Temple, des synagogues et dans les nouvelles petites communautés qui se réclamaient du Ressuscité. Ce pamphlet, intitulé " l’imposture de Joppé ", émanait des milieux chrétiens, composés surtout de juifs convertis. Il condamnait l’attitude scandaleuse de Pierre, qui avait osé fraterniser avec un centurion païen, alors que, pour un juif, c’était un crime que d’avoir ne fut-ce que quelque contact avec un païen impur (Ac 10, 28).

Le comble ! La déclaration de Pierre s’adressait à une assistance en majorité païenne… Et que dit-il ? Il s’est rendu compte que Dieu est impartial et, qu’en toute nation, quiconque le craint et pratique la véritable justice trouve accueil auprès de lui " (Ac 10, 34-35). On racontait même que les croyants circoncis, qui avaient accompagné le chef des apôtres, avaient été stupéfaits de voir l’Esprit Saint tomber sur ces gens qui n’avaient même pas reçu le baptême (Ac 10, 44-45).

On imagine aisément la suite. Pierre, de retour à Jérusalem, dut longuement se justifier pour être entré chez des incirconcis notoires et d’avoir mangé avec eux (11, 1-3). Et que répond-il ? : " J’ai enfin compris ce que voulait nous dire le Seigneur : " Jean a donné le baptême d’eau. Mais vous, vous allez recevoir le baptême dans l’Esprit Saint. " Voilà l’essentiel, voilà la nouveauté.

L’histoire des tracts est fictive. Mais elle résume ce que Luc détaille dans les Actes des Apôtres. Ce qui signifie que les proches de Jésus eurent du mal à interpréter les actes et directives du maître. Comme nous avons peine à nous laisser constamment éclairer et convertir au rythme des surprises de l’Esprit. Or, l’Esprit ne cesse jamais de contester les raideurs sclérosantes de la lettre et de faire éclater les ghettos, les barrières et autres obstacles que nous ne cessons de construire.

Chaque époque a ses prophètes qui interprètent les signes de leur temps. Ils inspirent des réformes et indiquent de nouvelles voies à suivre. Chaque époque a aussi ses nostalgiques. Des croyants frileux, qui se réfugient sous la protection des règlements, et tentent de fermer les portes que l’Esprit s’efforce d’ouvrir. Chaque époque a ses Paul, inspirés, qui osent et qui risquent. Chacune a ses Pierre, qui hésitent, discernent, et finissent par s’engager. Chaque époque a ses " résistants " et ses " intégristes ", qui vivent dans la méfiance, le soupçon, la peur, l’ignorance et crient au sacrilège.

Ne refusons pas de nous laisser baptiser par l’Esprit Saint et d’écouter cette voix qui vient du ciel : " Ce que Dieu a rendu pur, toi, ne vas pas le déclarer immonde ". Osons faire confiance à l’Esprit qui nous dit, comme à Pierre, de répondre positivement à l’invitation des païens, des sans dieu, des sans religion. " Sans aucun scrupule ", précise Luc (Ac 11, 12). Il y a 45 ans, l’Esprit s’est efforcé, par le Concile, de nous faire comprendre, par exemple, que sainteté et vérité sont aussi présentes dans les autres Eglises. Et même dans les religions non chrétiennes. " L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans les diverses religions " (Nostra Aetate, 2).

Encore faut-il passer de la zone sereine des principes à leur incarnation dans la vie quotidienne. Ce qui dépend de nous tous et de chacun. Moi, comme vous. Mais, ce n’est jamais sans risques… Nous voici donc invités à nous laisser baptiser dans l’Esprit en y mettant le prix.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

       1925 - 2008

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