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17/04/2014

Triduum pascal

Introduction au Triduum pascal

Les chrétiens des premiers siècles ne célébraient le mystère pascal que la nuit de Pâques. Il s’agit de la célébration du "passage" du Christ par la mort, pour déboucher dans la véritable Vie. Ce qui représente exactement la loi fondamentale de notre vie chrétienne, qui est à la fois mort et vie, y compris dans son déroulement quotidien. Il faut, en effet, constamment passer par la mort du renoncement pour pardonner, par exemple, pour rendre service, pour secourir, pour s’engager, pour dialoguer, pour reconnaître ses erreurs ou ses fautes, pour fréquenter l’Evangile, se rassembler en communauté, en Eglise, pour faire corps, etc.

Au départ, Pâques se célébrait à la date de la Pâque juive. Pâques devient fête chrétienne au IIe siècle. Et on célèbre son mystère pendant 50 jours. D’où, plus tard, la fête de la Pentecôte. Pentecostè, c’est-à-dire cinquantième. Pâques, c’était le "grand dimanche" pendant 49 jours de Pentecôte. Il en sera ainsi jusqu’au IVe siècle.

Les changements datent du Ve siècle : Résurrection, Ascension, Pentecôte (comme 50e jour). Puis, à la même époque, le triduum des trois journées du Christ : crucifié, enseveli, ressuscité. Ce qui deviendra le "sommet de l’année liturgique". La Semaine Sainte ou Triduum pascal, dira-t-on à partir de 1969. Mais, en séparant, on va mettre en péril la synthèse, l’harmonie, le tout. Le mystère total va donc être fragmenté, avec le risque de souligner un aspect au détriment de l’ensemble.

Au moyen âge, par exemple, qui fut une période de violences, de guerres impitoyables, d’épidémies de peste ou de choléra, la Semaine Sainte fut appelée "La Semaine Peineuse", tellement l’accent était mis sur la souffrance, les larmes, la compassion affective, en laissant bien dans l’ombre les aspects positifs et même victorieux de la souffrance.

Or, la participation aux célébrations liturgiques ne consiste pas à se remémorer des faits passés, dans une atmosphère émotionnelle ou d’affectivité spirituelle, mais bien pour célébrer un mystère qui s’exprime et s’incarne aujourd’hui. Autrement dit, quelle est l’actualité de la Parole prophétique de Jésus ? Quelle est l’actualité des signes qu’il nous a laissés dans le lavement des pieds et la fraction du pain ? Quelle est l’actualité de sa Passion et de sa Crucifixion, puis celle de sa victoire sur la mort ?

Comment y croyons-nous vraiment et quelles en sont les incidences, les conséquences dans nos vies d’hommes et de femmes d’aujourd’hui, qui sont confrontés à des réalités, des difficultés, dont certaines sont tout à fait propres à notre temps ?

Il nous faut donc interroger l’Ecriture, comme Jésus l’a fait. Interroger Jésus lui-même sur la signification des oppositions qu’il a rencontrées, interroger l’actualité contemporaine, pour y déceler des traces de son message, de ses échecs, de ses signes de mort et de résurrection, sans oublier que Jésus lui-même a éprouvé une sorte de rébellion intime contre ce qu’il appelait la volonté de son Père. Et qu’il a même souhaité que cette "heure" d’angoisse, de peur et de menace, passe loin de lui.

La première qualité de l’être chrétien, c’est son authentique humanité, comme l’écrivait Teilhard de Chardin en 1936 : "Si le chrétien n’est pas en pleine sympathie avec le monde naissant, s’il n’éprouve pas en lui-même les aspirations et les anxiétés du monde moderne (...), il continuera à s’effrayer et à condamner presque indistinctement toute nouveauté, sans discerner parmi les souillures et les maux les efforts sacrés d’une naissance."

"Dieu ne s’absente jamais de l’être humain". Ou, comme l’écrivait une religieuse dominicaine moraliste : Le "silence sonore" de Dieu ne s’absente jamais. (La Croix 17 avril 2000).

JEUDI SAINT

Le lavement des pieds

"Faites ceci en mémoire de moi"

Matthieu, Marc et Luc racontent que Jésus et ses disciples, sans dire combien, ont célébré ensemble la fête des "Pains sans levain" qu’on appelle Pâque. L’une des plus grandes fêtes que les juifs, contemporains de Jésus, venaient célébrer à Jérusalem. Elle avait lieu au printemps et commémorait la sortie d’Egypte. Au moment de la Pâque, les juifs étaient tenus de faire disparaître de leur maison toute trace de pain levé et de ne consommer pendant une semaine que des pains non levés. D’où, l’expression : les jours des pains sans levain.

Pour le repas pascal, qui était un repas familial, on sacrifiait un agneau qui était consommé au cours du repas familial. Les trois premiers évangiles décrivent le dernier repas de Jésus comme étant un repas pascal. Saint Paul en parle aussi. Mais de toute manière, il n’y était pas.

Jean, par contre, n’y fait pas allusion. Il ne parle pas du geste et du signe du pain et du vin, mais il raconte et nous lègue un autre signe, un autre geste, celui du lavement des pieds. Probablement réalisé au cours d’un autre repas. Car le quatrième évangile fait ressortir que la mort de Jésus a coïncidé avec le sacrifice de l’agneau pascal.

Pourquoi Jean raconte-t-il le signe du lavement des pieds et non pas celui du pain et du vin ? Ce choix a, semble-t-il été motivé par une urgence ressentie dans l’Eglise à la fin du premier siècle, des risques de magie. La célébration eucharistique risquait de devenir un simple rite, détaché d’une pratique cohérente de l’Agapè, c’est-à-dire l’amour et le service. Car c’est là précisément sa signification : donner sa vie pour ses frères et sœurs.

L’évangéliste veut ainsi réactualiser le message de l’Eucharistie en rappelant qu’elle ne peut pas être un simple rite, mais un service réciproque, un don de la vie pour les autres, un amour jusqu’à la fin. Pour Jean, le signe de l’autel, le sacrement de l’autel, doit toujours être interprété et vécu comme le sacrement du frère. Autrement dit, pain rompu, vin offert et service concret quotidien envers le "frère", sont les deux faces de la participation au mystère pascal. Donc, jamais l’une sans l’autre.

VENDREDI SAINT

Célébration de la Passion du Seigneur

Is 52, 13-53, 12 : He 4, 14-16 ; 5, 7-9 ; Jn 18, 1 - 19, 42

Avant d’aborder les textes bibliques, j’ouvre le journal. On y parle régulièrement de procès et de condamnations. Et ce n’est pas nécessairement le triomphe de la justice. Car il y a des procès injustes et des procès bidons. Il peut y avoir des condamnations scandaleuses et des exécutions qui le sont tout autant. Aujourd’hui encore, des hommes et des femmes sont emprisonnés, torturés, pour avoir dénoncé quelque injustice, déplu à leur hiérarchie, pris la défense des plus faibles, réclamé la paix. Et même, à plus petite échelle, comme le rappelle le missel Emmaüs, "chaque jour dans le monde, l’amour est écrasé... Et la plainte du Christ abandonné se perpétue".

Mais nous devons pouvoir reconnaître que dans l’ordinaire quotidien, il nous arrive aussi de participer à ce drame de l’injustice et de la violence, parfois comme victimes, parfois aussi comme complices. A cause de nos exigences ou de nos actes, de nos peurs ou de nos lâchetés, de nos ignorances, et même d’ignorances coupables.

La condamnation de Jésus et son calvaire peuvent nous surprendre et nous sommes persuadés qu’ayant été là, nous aurions pris sa défense plutôt que de hurler avec des loups. En sommes-nous tellement sûrs ? Bon nombre de pieux pharisiens de l’époque, dont l’orgueil avait été blessé par Jésus, ont trouvé leur revanche en se mettant du côté des accusateurs. Bien des membres de la hiérarchie du Temple ont saisi l’occasion de réimposer leur autorité qu’ils affirmaient appuyée sur celle de Dieu lui-même. Le peuple aussi a tourné casaque, déçu de ne pas avoir été libéré du joug des Romains par le nouveau prophète de Nazareth. Même les disciples les plus proches, les plus intimes, ont flanché jusqu’à abandonner leur Maître. Et Simon, surnommé le Roc, s’est révélé n’être que du sable. La peur l’a transformé en renégat... N’allons pas lui jeter la pierre.

Nous devons songer à tout cela très concrètement, très humblement, en contemplant le chemin parcouru par le Christ, depuis son arrestation jusqu’à sa mort sur la croix.

Les deux premières lectures de la liturgie de la Parole du vendredi saint ont été particulièrement bien choisies pour préparer à entendre la Passion selon saint Jean. Il faut les garder à l’esprit durant la proclamation de cet évangile.

En lisant ou écoutant le récit de la Passion, nous nous posons inévitablement bien des questions. N’est-ce pas étonnant de voir tant d’hommes et de femmes, des prêtres et des laïcs, laisser Jésus seul, le laisser tomber ? Et cependant, ils l’avaient vu, ils l’avaient entendu, ils avaient été témoins de sa bonté, de sa sollicitude, de son amour de Dieu, de son sens de la prière, de sa volonté d’amour universel. Et malgré cela, ou peut-être à cause de tout cela, ils se sont ligués pour le faire taire. Peut-être pour ne plus entendre les reproches de sa voix et de son témoignage. Tout comme aujourd’hui, nous pouvons trouver l’évangile déroutant, exigeant, révolutionnaire. N’est-ce pas un peu trop idéaliste ? Le Bon Dieu en demande-t-il autant ?

Il peut donc nous arriver à nous aussi, prêtres ou laïcs, croyants, pratiquants convaincus, d’être du côté de la foule qui crie, qui condamne, qui laisse le Christ seul. Aujourd’hui, en effet, d’une manière ou d’une autre, le Christ continue à être soupçonné, frappé, arrêté, crucifié.

Evidemment, nous sommes trop polis, trop bien élevés, pour lancer au crucifié des injures ou des crachats ! Il est des trahisons et des fuites plus discrètes et tout aussi graves. Rappelons-nous le courage de Pierre face à ceux qui l’interrogeaient. Et cette fuite habile, spontanée. Nous l’entendons très bien quand nous pourrions dire nous aussi : "Mademoiselle, vous n’y pensez pas... Cet homme-là, non seulement je ne le connais pas, mais je ne l’ai jamais vu !". Et nous pouvons nous imaginer la sincérité de cet homme et la force de son affirmation pour échapper au soupçon, à la critique, aux souffrances, à la mort peut-être.

Dans notre vie ordinaire, moins secouée sans doute que celle des apôtres, il nous arrive probablement de fuir Jésus Christ, de nous débarrasser habilement et poliment de nos responsabilités, ou d’une manière ou d’une autre de nous laver les mains. Nous n’avons sans doute pas de sang sur les mains. Mais il n’est pas exclu, comme au temps du Christ, que nous nous retrouvions du côté de ceux et celles qui fuient, qui s’éloignent, qui condamnent, et par conséquent, qui re-crucifient Jésus Christ aujourd’hui.

Le Seigneur nous attend ce soir, non pas pour nous condamner ni nous faire des reproches violents... Il nous attend pour nous pardonner et nous envoyer, peut-être comme des brebis au milieu des loups, pour oser prendre des risques, pour prendre au sérieux son évangile. Il nous envoie comme lumière pour éclairer le monde, comme levain dans la pâte. Dans nos pays, nous ne risquons guère d’être arrêtés ni envoyés à la chaise électrique. Mais il y a d’autres épreuves qui peuvent nous attendre. Ne fût-ce que la critique ou le sourire entendu. Et tous les risques, petits et grands, de tout qui veut assumer une vocation, et donc un engagement de service. C'est dans le service que notre foi prend vraiment forme concrète.

LA RESURRECTION

… Eclairés par les Ecritures, ils le reconnurent à la Fraction du Pain

La résurrection qu'attendaient les disciples et l'entourage de Jésus s'exprime par Marthe (Jn 11, 24) : "Ton frère ressuscitera. Et Marthe répond : Oui, je sais, il ressuscitera comme tout le monde au dernier jour…". Or, Jésus ressuscite ici et maintenant. Et personne n'a vu la résurrection. Quelques témoins, des disciples, ont vu, non pas la résurrection, mais le Ressuscité. Et quand l'évangile essaie de donner des descriptions plus élaborées, ce sont des constructions postérieures, comme la mise en forme du récit des disciples d'Emmaüs.

Ces récits d'apparition du Christ sont déconcertants. Il faut se redire que nous sommes devant une catéchèse qui veut décrire des rencontres de foi... alors que nous cherchons constamment à avoir des preuves visibles et palpables. On emploie d’ailleurs de plus en plus le mot "réel" au lieu d’ "historique". L’Historique caractérise ce qui est connaissable par la science ; réel, ce qui fut d’abord connaissable par la foi et qui a eu ensuite un impact historique : la stupéfiante transformation des apôtres et la naissance du christianisme. Ce réel-là est bien réel. Ceux qui nient la résurrection de Jésus sont très embarrassés pour expliquer ce qui s’est passé après.

Tous les récits d’apparitions sont construits selon un même schéma : les apôtres commencent par douter, puis ils reconnaissent le Ressuscité, et celui-ci les envoie en mission. Le double objectif : habituer les apôtres à une nouvelle présence du Christ pour les envoyer évangéliser le monde entier. Il ne s’agit donc pas simplement d’un super miracle : En vérité, avec cette Résurrection, naît un monde nouveau.

Les apôtres vont découvrir que Jésus est à la fois le même et tout autre. Il les habite désormais plus fortement qu’avant sa mort. Et il leur communique une force extraordinaire : celle de l’Esprit.

Luc attache beaucoup d’importance à cette leçon de catéchèse consacrée aux disciples d’Emmaüs. Pourquoi ? Parce qu’elle implique considérablement le lecteur en étant pour lui d’une actualité et d’une valeur permanente. Nous y retrouvons la vie ecclésiale, avec ses assemblées cultuelles, ses rassemblements qui font l’Eglise, où sont précisément proposées l’explication des Ecritures et la Fraction du Pain. C’est bien là le lieu où le croyant peut reconnaître aujourd’hui la présence du Seigneur ressuscité. Comme l’a écrit un exégète (Charles Perrot), le compagnon anonyme ou innommé de Cléophas porte le nom de chacun des croyants. Le nom de la chrétienne ou du chrétien qui lit ou écoute cette page célèbre.

L’humanité même de Jésus relève désormais du "monde" de Dieu, qui ne peut être reconnu que par les yeux de la foi. C’est donc au Seigneur d’ouvrir les yeux, l’intelligence, le cœur. Dans ce récit, il lève le voile qui est sur leurs yeux, par l’interprétation des Ecritures, puis par la Fraction du Pain. En rappelant ici que les disciples dont il est question ont été déçus dans leur espérance nationaliste et messianique, puisqu’ils attendaient la délivrance d’Israël. Ce qui devait être l’œuvre de Jésus de Nazareth... Désormais, la reconnaissance du Ressuscité se fait à l’écoute de la Parole et en refaisant le geste du dernier souper.

Fraction du Pain et transmission de la coupe de bénédiction entre les frères et sœurs assemblés, manifestent le sens plénier de ce pain et de ce vin : ils sont "donnés pour"... Pour que la communion puisse s’établir entre Jésus et ses amis et entre eux. Plus tard, lorsque ceux-ci referont le même geste et reprendront les mêmes paroles, pain et vin deviendront "signes" qui relient les membres avec la tête, et les membres entre eux, pour faire corps. C’est le rendez-vous de sa présence.

C’est dans ce sens que l’on peut dire que la célébration eucharistique fait l’Eglise. Elle est aussi une rencontre qui est capable d’illuminer toutes les autres rencontres. Ainsi, à l’écoute de la Parole, communiant au Christ et aux autres membres de son corps, nous sommes envoyés pour être les témoins de cet amour en actes et en vérité. Autrement dit, celui auquel nous avons communié est là qui nous attend : J’avais faim, j’avais soif, j’étais malade, nu, étranger, prisonnier... C’était moi, redit Jésus. C’est notre manière à chacun de donner notre vie, d’exprimer notre amour. C’est d’être "bons comme du bon pain". En nous laissant aussi d’une certaine manière rompre comme le pain, donner quelque chose de notre vie, en répondant aux appels, en partageant ce que nous pouvons, en étant utiles aux autres. Entrer dans une dynamique de l’amour.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 - 2008

(extraits d'un triduum pascal prêché au Chant d'Oiseau en 2004)