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29/10/2014

Homelie pour la commémoration de tous les fidèles défunts

Homélie pour la commémoration de tous les fidèles défunts

Les lectures peuvent être choisies librement dans le Lectionnaire des défunts

Vous avez certainement déjà entendu parler du Cantique des créatures; dans lequel François d'Assise remercie Dieu pour le soleil, la terre, l'eau, toute la création… Cela fait très idyllique, écologique, naïf et romantique… Mais c'est mal connaître S. François que de s'arrêter à cette apparence.

Il va d'ailleurs ajouter une strophe à ce Cantique des créatures : "Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre Sœur la Mort corporelle, à laquelle nul homme vivant ne peut échapper. Malheur à ceux qui meurent en péché mortel ! Heureux ceux qui seront alors dans tes volontés saintes, car la seconde mort, (la mort éternelle), ne pourra leur faire aucun mal."

On pourrait imaginer qu'il ait écrit ce texte dans un moment de ferveur, d'exaltation, d'inspiration poétique. Cela cadre bien avec l'idée de S. François et des petits oiseaux… En réalité, le Cantique des créatures, et cette dernière strophe en particulier, constitue un sommet de maturité.

Quand il écrit ce texte et quand il le chante, il est à quelques jours de sa mort et déjà agonisant. Il ne supporte même plus la lumière, ni celle du soleil, ni celle du feu… Les épreuves physiques ne l'ont pas épargné. Les épreuves morales non plus.

Son voyage en Orient pour transformer la croisade politique en mission évangélique a été un échec. A son retour, nouvel échec, puisqu'il trouve les frères en train de renier son idéal… Il en fera une dépression nerveuse.

Il recevra aussi dans son corps les signes douloureux de la crucifixion de Jésus.

Il a l'expérience de la souffrance, l'expérience du détachement. Et c'est cet homme-là qui adresse un salut de bienvenue à sa propre mort.

On pourrait croire qu'il l'accueille comme une délivrance, parce que sa souffrance est devenue intolérable et qu'il est heureux d'en finir. En réalité, François fraternise avec la mort. Il lui adresse un consentement profond et même cordial.

Et pourquoi ? Parce que le centre de gravité de sa vie s'est totalement déplacé. Il s'est libéré de toute attitude possessive vis-à-vis de lui-même. Il n'est plus crispé sur son "moi" comme un avare sur son trésor. Il a ainsi détruit toutes les barrières qui le séparaient de la réalité plénière, de la rencontre avec son Seigneur. Il découvre le Royaume de Dieu au cœur même de l'existence, comme une puissance de transfiguration.

François devient pauvre de lui-même, ses préoccupations ne sont plus le "moi" ni les intérêts particuliers, ni matériels, ni même spirituels, même pas la réussite de son œuvre… Tout est fixé en Jésus Christ… Puisqu'il a tout quitté, la mort ne peut plus rien lui enlever. Elle n'est plus désespoir, elle n'est plus néant, mais rencontre définitive avec son Seigneur.

Le vrai drame, c'est de vivre et de mourir en péché mortel, c'est-à-dire la possession de soi à tout prix.

Dans la lettre à tous les fidèles, François précise : "Les talents, l'autorité, la science et la sagesse qu'il croyait avoir, lui sont enlevés. Une telle mort cause tant d'angoisse et de trouble que nul ne peut s'en faire une idée, sauf celui qui en est la victime".

La dernière strophe du Cantique des créatures, comme le Cantique lui-même, constitue un tonique et un stimulant, non pas pour nous évader de nos responsabilités ou de nos tâches terrestres, mais pour en découvrir leur valeur et la présence du Royaume qui s'y trouve déjà.

L'expérience du détachement, nous pouvons la vivre dans ces petites morts que sont les épreuves de santé, l'échec dans les entreprises terrestres ou les affections humaines, les limites de nos projets même apostoliques. La tentation est de réagir comme des propriétaires, par l'aigreur et l'amertume, le repliement sur nous-mêmes… François nous entraîne dans une autre direction, puisque le détachement le rend plus léger, enlève les obstacles et le rapproche de Dieu… Il passa même en action de grâce les deux ou trois jours qui lui restaient à vivre, demandant à ses compagnons les plus chers de louer le Christ avec lui. Il a pu dire ; "Que ma Sœur la Mort soit la bienvenue". Il est allé joyeusement à sa rencontre, car elle était vraiment pour lui la porte de la Vie.

Notre eucharistie peut être une action de grâce pour ceux et celles que nous aimons et qui vivent aujourd'hui un bonheur infiniment plus grand que celui que nous pouvions leur donner. Y croire, c'est entrer avec eux dans une communion nouvelle, plus intime, plus totale et sans bavures. C'est renouveler une affection qui devient communion dans et par le Christ. C'est accepter que la séparation n'est qu'apparente et que les liens se renforcent et s'enracinent dans l'impérissable. Eux sont arrivés, nous cheminons encore. Nous doutons, ils contemplent. Nous pleurons, ils sont dans la joie. Nous nous accrochons à la chair et à la poussière, nous souffrons, mais eux sont délivrés, libres, sauvés.

Rendons grâce à Dieu pour les petites morts qui nous permettent de dépasser les apparences pour découvrir le vrai réel, l'essentiel, qui ne connaît pas la mort.

"Je crois, Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle".

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)