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29/07/2014

Homélie du 18e dimanche ordinaire A

Homélie du 18e dimanche ordinaire A

Is 55, 1-3 ; Rm 8, 35. 37-39 ; Mt 14, 13-21

Les publicités qui envahissent nos écrans, les abribus et les murs de nos villes, ne sont pas toujours du meilleur goût. Mais connaissez-vous celle-ci, surprenante, et qui ne cache pas le moindre piège : "Vous qui avez faim et soif, venez acheter, boire, manger et vous régaler, sans rien payer !" ? Biblique, et donc à double sens, matériel et spirituel, un pied dans le plus concret du réel et une prise dans la transposition spirituelle d'où jaillit le révélé. Le symbole est, pour la Bible, une incarnation de la Parole de Dieu. Il faut constamment s'en souvenir quand on parcourt les Ecritures.

Ainsi, les signes donnés par Jésus, et que nous appelons souvent un peu à tort et à travers "miracles", ne relèvent pas d'une histoire lointaine et définitivement passée. Ils sont toujours contemporains. La Parole prononcée autrefois, écrite jadis, mais proclamée de nos jours, est disponible aujourd'hui. La portée de cette Parole n'est pas pour un temps, mais pour tous les temps. C'est une Parole vivante qu'il faut comprendre par l'Esprit Saint toujours à l'œuvre. Une Parole qui n'est pas sclérosée parce qu'elle vient du passé, mais qui s'enrichit constamment d'avoir été confiée d'un âge à l'autre, et qui parle constamment au présent.

On peut donc répéter à tous les affamés d'aujourd'hui, aux affamés de pain ou de liberté, de justice, de paix et d'amour, les paroles qu'adressait Isaïe aux affamés de son peuple. Et on peut voir également cinq pains et deux poissons distribués à des milliers de personnes pour les rassasier.

Récemment, à la conférence de la FAO, Cristina Kirchner, présidente argentine, témoignait : "Comme je viens de le vivre en Haïti, on voit se mêler aujourd'hui la plus haute technologie des télécommunications et des scènes médiévales où l'on se bat pour un sac de riz". Et Benoît XVI précisait dans son message, lu à cette assemblée : "la faim et la malnutrition sont inacceptables dans un monde qui dispose de niveaux de production, de ressources et de connaissances suffisants pour mettre un terme à ce genre de drames et à leurs conséquences". Et de rappeler l'appel de l'Evangile : "donne à manger à celui qui a faim, car si tu ne lui donnes pas à manger, tu l'auras tué". De nombreuses ONG et certains membres de gouvernements l'ont compris, réagissent et soutiennent des initiatives locales. Tel au Pérou, avec le "papa pan", ou "pain pomme de terre", distribué chaque matin à plus d'un million et demi d'enfants (1).

C'est-à-dire que le sacrement de la fraction du pain, le "sacrement du frère", disait S. Jean Chrysostome, c'est bien le pain rompu, et même "rompu pour un monde nouveau". Les convives, rassasiés par la Parole de Dieu et le Pain de Vie, sont appelés à leur tour à nourrir tant les ventres que les esprits affamés.

"Donnez-leur vous-mêmes à manger", répète inlassablement Jésus à ceux et celles qui se rassemblent autour de lui pour manger son enseignement, jusqu'à ne plus faire qu'un avec leur Seigneur.

Notre erreur, notre tentation et notre péché, c'est de vouloir séparer et même opposer ce qui est inséparable. Parole et Pain sont un seul et même Verbe. Ecouter, c'est manger et il faut rompre et partager pour vraiment communier.

Présenter la multiplication des pains avec des termes et des formules eucharistiques, ou annoncer l'eucharistie en racontant la multiplication des pains, c'est tout un. Si le sacrement de l'autel n'a pas de portée sociale, il devient rapidement un rite magique, une liturgie désincarnée. Il n'est plus sacrement, c'est-à-dire un signe efficace qui réalise vraiment tout ce qu'il signifie.

Le repas eucharistique est signe du Royaume de Dieu déjà présent parmi nous. Il nous renvoie cependant à d'autres repas, à de nouvelles rencontres, aux communions de l'hospitalité, de l'accueil, du partage, où peut se vérifier la fidélité au commandement d'amour.

Il est vain de rêver de faits merveilleux et d'appeler les miracles que nous refusons en fait d'accomplir nous-mêmes. Les viandes savoureuses évoquées par Isaïe, le vin et le lait distribués gratuitement et en abondance, ne tomberont jamais du ciel sans la complicité de personnes imprégnées d'esprit fraternel. Le message du prophète n'est pas de l'ordre de la consommation, ni du prodige céleste. Ce qui prime, c'est l'appétit spirituel, la faim des choses impérissables.

"Prenez et mangez", "Ecoutez et vous vivrez". Il faut en effet des vivants d'amour, des possédés de l'Esprit de Dieu pour que le travail et le pain soient mieux partagés, pour que les nus soient vêtus, les abandonnés recueillis, les opprimés libérés.

Tout à l'heure, nous répéterons : "Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour". La supplication vaut d'abord pour les repas de ce monde qui souffrent trop souvent d'inappétence spirituelle.

Père, nourris-nous de ta Parole pour que nous puissions acquérir un peu de ton Esprit, jusqu'à pouvoir partager nos pains et nos poissons avec ceux qui manquent de tout.

Père, donne-nous plus d'appétit pour ta Parole, afin que, nourris de Jésus, ton Verbe, et communiant ainsi à son Esprit, nous puissions aussi communier à son Corps, dignement, et en toute vérité.

Ecoutez donc la Parole et vous pourrez rompre le pain pour un monde nouveau, où "chacun s'en ira rassasié de pain", mais plus encore d'amour.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

   1925 - 2008

  1. La Croix, 4 juin 2008, p 3.