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03/03/2015

Homélie du 3e dimanche de carême B

 

 

Homélies du 3e dimanche de carême, B

 

Ex 20, 1-17 ; 1 Co 1, 22-25 ; Jn 2, 13-25

 

Les grands lieux de culte et de pèlerinage sont toujours "providence" pour les commerçants. Pour les desservants également, clergé, congrégations religieuses ou autres animateurs. Une source intarissable de revenus souvent importants, assurés, réguliers et peu sensibles aux fluctuations économiques.

 

Images, statues, médailles, reproductions de tous genres, cierges de toutes formes et de toutes couleurs, de cire ou même électrifiés, souvenirs et gadgets religieux hétéroclites se vendent bien… Et sur ce marché à succès, même le mauvais goût ne constitue pas un frein ou un obstacle.

 

C'est sans doute à ce genre de "trafic" que l'on songe en lisant le célèbre épisode de Jésus chassant les marchands du Temple. Une interprétation au premier degré, spontanée, facile, mais sans doute trop superficielle.

 

Ce n'est certes pas le commerce qui est ici blâmé, mais bien l'endroit où il s'exerce. Si la foire est utile et même nécessaire, elle ne peut pour autant envahir le sanctuaire.

 

L'être religieux a besoin de signes extérieurs pour exprimer ses croyances et ses dévotions, pour manifester sa foi. Culte privé ou public, liturgie populaire ou officielle, célébration modeste ou solennelle, pièce de la pauvre veuve ou somptueuse offrande de riche, il y a toujours une exigence matérielle, une implication commerciale. C'est la loi de l'incarnation et les religions populaires y sont particulièrement sensibles.

 

"Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic". Mais si le fouet du prophète vise les comptoirs et les vendeurs, sa colère menaçante et le scandale provoqué ne visent-ils pas prêtres, pharisiens, docteurs et autres maîtres du Temple et de la Loi ?

 

Malgré les avertissements répétés des prophètes et les signes fournis par le perturbateur nazaréen, l'"élite" n'a pas compris que "le règne de Dieu est arrivé".

 

En ces temps-là, annonçait Zacharie, "une source jaillira pour purifier de leurs souillures et de leurs péchés les descendants de David et les habitants de Jérusalem… En ce jour-là n'importe quel chaudron sera propre au service du Seigneur le tout-puissant… Et il n'y aura plus de marchands dans le Temple du Seigneur en ce jour-là" (Za 13, 1 et 14, 21).

 

C'en est fini de l'ordre religieux représenté par la Loi et le Temple, "ombres et figures". C'est l'avènement d'un ordre nouveau, "lumière et réalité". La crainte cèdera la place à l'amour, l'obéissance deviendra attachement, les observances se transformeront en communion…

 

En ces jours-là, le Messie sera le seul Temple et Dieu habitera le corps de son Christ qui est l'Eglise de chair… En ces jours-là, tous les êtres humains seront plus respectables que les pierres consacrées, plus saints que "les chaudrons bénis, les coupes d'aspersion devant l'autel" (Za).

 

Le royaume nouveau, c'est bien la destruction et la mort d'une certaine conception de Dieu, de la Loi et du Temple. Il faut toujours, en effet, que le Dieu de l'homme meure pour que se révèle la vérité de Dieu.

 

C'est le fouet à la main que Jésus provoque clergé et fidèles, leur révèle son identité et justifie mystérieusement son geste. Il veut en finir avec un trafic religieux où la divinité vend ses faveurs, où les fidèles, à force de rites et de célébrations, achètent grâces et salut, où ils multiplient les contrats d'assurance au prix d'oboles, de prières et de sacrifices… Ce n'est pas seulement brebis, bœufs et colombes qu'il faut chasser du Temple, mais bien cette soumission craintive au code impitoyable de la Loi et ses prescriptions minutieuses, l'obéissance servile, le ritualisme magique, les attitudes de coupable et de perpétuel accusé.

 

La vérité sur Dieu, c'est une relation d'amour, non de crainte. Son alliance est de tendresse et de fidélité. La Loi est d'abord sa présence et l'invitation à l'obéissance est celle d'un père qui trace la voie à ses enfants.

 

Il y a un chemin qui mène vers lui. Son nom est Jésus Christ. Il y a un temple qu'il ne quitte jamais, et c'est le cœur de l'homme et de la femme. C'est là son premier et plus précieux tabernacle.

 

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

 

1925 - 2008

Homélie du 3e dimanche de carême, B

Ex 20, 1-17 ; 1 Co 1, 22-25 ; Jn 2, 13-25

(Prononcée en 1994 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), les événements cités sont de cette époque)

L'HOMME CATHEDRALE

DES PIERRES VIVANTES

Si un jour, un périple culturel et artistique vous conduit au Musée des Beaux-Arts d'Anvers, vous pourrez y contempler un tableau de la célèbre école flamande de Quentin Metsijs, héritier de l'art de Bouts et de Rogier de la Pasture. On y voit le Christ littéralement déchaîné, frappant avec détermination les vendeurs du temple qui tombent à la renverse sur leurs étals. Il y a de saintes colères !

Thomas Eliot pourrait s'en inspirer pour une nouvelle tragédie. Non plus "Meurtre dans la Cathédrale" mais "Scandale dans le Sanctuaire !".

Spectateurs lointains, nous avons spontanément envie d'applaudir ce geste prophétique et médiatique de Jésus, ce "doux et humble de cœur". Tout comme dans notre fauteuil nous avons pu applaudir aux appels pathétiques de l'abbé Pierre, prophète provocateur, qu'un journal français a surnommé le "saint emmerdeur", parce qu'il fait trembler les politiques, et fait honte aux riches et aux puissants.

Mais sommes-nous prêts à applaudir le Christ venu aujourd'hui détruire certaines de nos images de Dieu, de son temple et de sa loi d'alliance ? Et donc ébranler nos idoles et nos faux absolus.

Dans les gestes et les reproches véhéments de Jésus, on peut sans doute discerner un signe. Celui d'une rupture par rapport à une conception trop étroite d'un ordre religieux représenté par la Loi et le Temple. Signe également que "le règne de Dieu est arrivé". Il veut en finir avec un trafic religieux où la divinité vend ses faveurs, où les fidèles, à force de rites et de célébrations, achètent grâce et salut, où ils multiplient les contrats d'assurance au prix d'oboles, de prières et de sacrifices. Ne chasse-t-il pas aussi cette soumission craintive aux prescriptions minutieuses d'une loi impitoyable, l'obéissance servile, les attitudes de perpétuel accusé dont souffrent certains croyants.

C'est donc d'abord dans nos cœurs, temples de Dieu, qu'il nous faut renverser les comptoirs, jeter par terre la monnaie des changeurs et abattre nos idoles. Nous sommes tout autant invités à les renverser dans le "temple cosmique" de l'univers. Car notre terre est une vaste maison de trafic, où l'être humain risque d'être traité comme une marchandise, un produit de consommation, une simple source de profit. Ne parle-t-on pas aujourd'hui d'une surexploitation des salariés. Et toute exploitation conduit à l'exclusion. Là aussi, Jésus chasse avec colère tout ce qui défigure la personne, l'humilie, l'emprisonne et l'étouffe.

C'est pourquoi les articles du contrat d'alliance, renouvelé et précisé au Sinaï, restent intensément d'actualité : "Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de servitude". Dieu est toujours libérateur, jamais oppresseur. "Tu ne te feras pas d'idole (...) Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas" (Ex 20, 1-5). C'était l'époque du culte des "Veaux d'Or", qui symbolisaient la force guerrière et la puissance sexuelle. C'était Mammon, dieu syrien qui évoquait, pour les Hébreux, les richesses injustement acquises.

Et l'on continue aujourd'hui à danser autour des "Veaux d'Or" (1). Celui du pouvoir à tout prix. Celui de la puissance économique divinisée, celui de l'argent et du capital … qui prétendent même donner sens à la vie. Une vie qui subordonne l'être à l'avoir. Jusqu'à vouloir s'enrichir des maigres biens des plus pauvres. A quelques pas d'ici, il y a des maisons habitables mais désespérément vides et des logements inhabitables mais occupés, loués à des prix qui crient vengeance au ciel.

"Tu n'auras pas d'autres dieux face à moi", dit le Seigneur. Ni les dieux du stade ni ceux du show business, ni les dieux de la Bourse, ni ceux de la luxure. Or, ils ont leurs temples, leurs fidèles, leur culte et même leur téléphone et leur minitel. Aux récents Jeux Olympiques d'hiver, qui se sont déroulés dans un "espace sacré", on a rappelé que Pierre de Coubertin voulait sacraliser le sport au point d'en faire une religion. Une "religion de l'athlète". Première étape d'un parcours qui devait aboutir à une "religion universelle". Tous ces faux dieux nous font retourner dans la "maison d'esclavage".

C'est la fidélité à l'alliance qui nous libère de la dictature des idoles. Mais croyons-nous vraiment, comme nous y a invité le psaume, que la Parole du Seigneur est vérité, que sa Loi n'est pas carcan mais délivrance, qu'elle rend sage, redonne la vie, et que ses jugements ont plus de valeur qu'une réserve d'or ? Les dix paroles de vie qui constituent le Décalogue, ne sont pas "contraintes pesantes mais sources de liberté intérieure". Elles régissent harmonieusement, en cinq points, nos rapports avec Dieu, puis en cinq autres "commandements" les relations des êtres humains entre eux. Une loi que Jésus portera jusqu'à "l'incandescence", selon l'expression de Bernard Chouraqui.

De tous temps aussi, les croyants ont été tentés d'enfermer Dieu dans des rites, des temples et des églises. Mais quand Jésus dit "temple", il parle d'abord de son corps. C'est lui la résidence de Dieu parmi nous. Sa cathédrale. Qui est du Christ devient à son tour temple de Dieu, dit Paul (1 Co 3, 16). Et la demeure de Dieu, renchérit Jean, c'est celui, celle, qui lui ouvre sa porte pour l'accueillir. "Si quelqu'un m'aime, il observera ma Parole et mon Père l'aimera. Nous viendrons à lui et nous établirons chez lui notre demeure" (Jn 14, 23). Il n'y a sur terre rien de plus sacré que la personne humaine. C'est le premier tabernacle de Dieu, la première cathédrale, la seule digne de lui. Donc, "on n'y touche pas", écrit l'abbé Pierre dans son "Testament" (2). Parce que tous, sans exception, nous appartenons à un Autre, à l'Eternel. Et si l'on occulte le sacré, peu à peu, c'est la barbarie, progressivement, qui le remplace. Jusqu'à finalement réduire l'être humain à l'état d'animal. Et moins encore. Croyez-en Spielberg dans "La liste de Schindler", son dernier film. D'ailleurs, l'actualité débordante d'injustices et de violences nous le prouve chaque jour.

L'Evangile de ce jour donne aussi l'occasion de rappeler l'importance du corps que Dieu habite et du respect qui lui est dû. Il n'est pas la prison de l'âme, ni un piège, comme nous l'a trop souvent inculqué une pensée marquée de philosophie platonicienne. Le corps de l'homme n'est pas son ennemi. Il est, au contraire, lieu de sa présence au monde, le lieu de sa construction. Son chantier. A tel point que c'est l'humanité bien corporelle de Jésus qui est "le lieu de la présence et de la manifestation de Dieu au milieu des hommes". A la fois son visage et son sanctuaire. "Celui qui m'a vu a vu le Père". C'est le mystère-choc de l'incarnation. D'autant plus, constate un philosophe américain que "les hommes répugnent à quitter l'idée (d'ailleurs très rassurante) d'une divinité abstraite". Comme nous avons peine encore aujourd'hui à reconnaître la présence du Christ dans les sans toit, les affamés et les nus, les prisonniers et les étrangers auxquels lui-même s'est identifié.

Tout cela, les mystiques nous le confirment. Ainsi, l'abbé Zündel, prêtre suisse, philosophe, poète et mystique, parlait de la vocation spirituelle du corps. "Il a une vocation divine. Il est le premier évangile car c'est à travers l'expression de notre visage, à travers notre ouverture, à travers notre bienveillance et notre sourire que doit passer le témoignage de la Présence Divine" (3).

Cependant, il aura fallu que le nouveau temple soit détruit par la mort de Jésus, puis relevé par sa résurrection d'entre les morts pour que les disciples comprennent. Dans cette mort, Jésus assume jusqu'à l'extrême la folie et la faiblesse de l'amour face à la méchanceté qui détruit. Ce don total apparaît comme l'indispensable achèvement, conduisant à la manifestation de la puissance de Dieu dans l'éclat de la résurrection.

Comme nous à leur suite, les disciples ont compris qu'ils ont à trouver leur place unique, originale et active dans l'édification du corps mystique du Christ qui est l'Eglise, dont il est lui-même la pièce maîtresse. "Vous avez été intégrés dans la construction", dira Paul aux Ephésiens. Cela vaut pour nous aujourd'hui. Nous sommes bien des pierres vivantes. Et (pour reprendre, mais sur un tout autre ton, le slogan du Salon Batibouw qui hier a fermé ses porte, disons que : "1994,) c'est le moment de construire !".

P. Fabien Deleclos, franciscain, (T)

   1925 - 2008

(1) "Prends et mange chaque dimanche la Parole" (A-B-C), Fabien Deleclos, Duculot 1991, p 109-110, 274 pp.

(2) "Testament...", abbé Pierre, Bayard 1994, p. 28.

(3) "Ta Parole comme une source", Maurice Zündel, Ed. Anne Sigier/Desclée 1987, p. 228.